Tu viens nous aider à faire un bonhomme de neige ?
Pas question de dire non. Les enfants font semblant de poser une question qui n’est qu’une requête sans échappatoire.
Et la suite des instructions tomba : Trouve-nous une pipe, une carotte pour le nez, un vieux balai à lui mettre sous le bras. On prendra des pierres pour faire le reste : Une grosse ronde pour la bouche et deux plus petites pour les yeux.
Le plus âgé des deux frères commença à accumuler la neige pendant que le plus jeune préparait une sorte de socle. Quant à moi, par reflexe, j’ai commencé à faire des boules de neige.
Qu’est-ce que tu vas en faire, de tes boules de neige ?
Bonne question, le petit. Je ne sais pas. J’ai commencé à faire des boules comme ça, sans raison précise.
Dis moi, il y avait déjà de la neige quand tu étais enfant ? Tu as déjà fait un bonhomme de neige, au moins ?
A vrai dire, je suis né sous les tropiques. La neige on voyait ça au cinéma, mais pour ce qui est de jouer avec, impossible. Je faisais des châteaux de sable.
C’est idiot, ton histoire. Quel rapport entre un château de sable et un bonhomme de neige ?
Bon, tu vas nous servir de matrice. Comme tu n’es pas très grand, ce ne sera pas difficile pour nous. Mon frère a une caisse sur laquelle nous pouvons monter et nous serons à ta hauteur.
C’est à dire, que je suis frileux. Rappelez-vous, les tropiques ! Et je ne savais pas qu’on faisait les bonshommes de neige comme ça !
Aucun argument n’était recevable pour les deux sauvages et je me suis retrouvé sur le socle, bien droit, alors que les deux se relayaient pour me couvrir de neige.
Tu n’as pas beaucoup de ventre. Essaie de le sortir au maximum. Un bonhomme de neige doit être bien rond.
Au bout d’une petite demi-heure j’étais méconnaissable sous mon habit de neige. Je tenais la pipe entre mes dents. La carotte me chatouillait un peu mon vrai nez et avec les pierres plaquées sur la figure, devant mes yeux, je ne voyais plus rien.
C’est alors que j’ai entendu une voix, ma propre voix, me dire tout doucement : Tu as une drôle de mine. C’est une chance que je veille sur toi, que je te réchauffe un peu. Mais maintenant il faut se mettre au travail.
Dans ce pays, le bonhomme de neige est une tradition pour la fête des enfants. D’après l’histoire, il va se poster à l’entrée de la forêt, sur le chemin qui mène à l’école et il attend les enfants. Dès que la cloche sonne, tu verras, les enfants partent en courant à sa rencontre et commence la bataille de boules de neige.
Chaque enfant a le droit d’en jeter trois sur le bonhomme et lui, il a le droit de jeter six sur chaque enfant.
Si le bonhomme de neige tombe ou est enfoui sous les boules, il a perdu et il reste là, comme une pancarte, jusqu’à la fin de l’hiver et la fonte des neiges.
S’il réussit à faire fuir les enfants il a gagné et il a le droit d’aller tout de suite dans une des maisons du village se faire fondre devant la cheminée.
Mais c’est une affaire de sauvages, cette histoire. Je ne sais pas qui tu es, mon ange gardien, un rêve que je fais à l’approche de la mort certaine qui m’attend, un ami que je ne connais pas, peu importe. Aide moi à sortir de là et je te promets que je vais courir si vite que je serai au bord de la mer avant la nuit !
C’est trop tard. Tes muscles à toi sont maintenant en hivernation. Tu ne peux fonctionner qu’avec les muscles du bonhomme de neige et lui ne marche qu’avec la tradition. Donc, tu vas marcher doucement, d’un pas de boule de neige, jusqu’à l’orée de la forêt et là, attendre la cloche.
Je vais t’aider à esquiver les boules, te prévenant à temps et à lancer les tiennes correctement. On fera comme à l’artillerie : Je te dirai les degrés et plus haut ou plus bas.
Le son suivant parvenant à mes oreilles était celui de la cloche.
Quelle bataille ! La voix était efficace ; je n’ai pris sur moi que quelques boules vicieuses impossibles à éviter, mais les miennes étaient d’une grande précision et au bout d’un moment, dans un grand hurlement collectif, les enfants s’enfuirent vers le village.
J’ai choisi la maison du Maire pour me décongeler. En tant que premier magistrat de la commune il avait une certaine responsabilité dans la conservation des coutumes, fussent elles barbares. C’est donc dans son salon, face à sa cheminée et sur son tapis que je perdis mes eaux en donnant naissance à moi-même.
Je suis revenu à la civilisation et à la chaleur aussi rapidement que j’ai pu.
Depuis, je cours les journaux, les magasines, les éditeurs pour faire connaître mon histoire.
Rien à faire. Il y a en même qui m’ont menacé de me mettre à la porte avec un coup de pied dans le derrière si je ne partais pas de suite et de mon propre fait.
Je me demande pourquoi. Elle est bien réelle et fort belle, mon histoire.
© Jorcas