Je change d'horizon.
Je tourne quelque part, au premier carrefour, pour aller vers un ailleurs qui m'est totalement nécessaire en cet instant précis.
Inutile de me demander pourquoi. Je n'ai pas envie de parler. Ca m'a pris d'un coup. C'est comme ça.
C'était juste après l'arrêt du bus. J'ai vu de loin les deux gamins qui attendaient. J'aurai pu les prendre, mais je me suis dit que le bus n'allait pas tarder.
Lâche ! Egoïste !
C'est vrai. J'aurai pu continuer tout droit sans y penser d'avantage.
On subsiste grâce à la capacité d'effacer en quelques fractions de seconde une image qui est venue sans qu'on la désire.
Mais ils s'accrochent, les deux morveux.
J'ai essayé de penser à autre chose pour me changer la vision. A un type que je n'aime pas du tout. Je le croisse sans arrêt partout où je vais lorsque je suis en ville. Je n'aime pas ce qu'il fait. Ni ce qu'il écrit.
Est-ce qu'il aurait fait monter les gamins, lui ? Je ne crois pas. Il aurait pris une photo pour montrer à ses amis la misère que l'on voit sur ces routes perdues.
Pas efficace non plus. Maintenant j'ai deux mauvaises images en tête : Les deux enfants et l'autre crétin qui m'énerve rien que de penser à lui.
Non, je ne peux pas faire demi-tour. C'est dangereux sur cette route, les gens roulent très vite. Et le bus a dû arriver à son arrêt. C'est l'heure.
Autant continuer et ne plus en penser.
Je vais ralentir un peu, pour apercevoir le bus. Question de minutes.
Les gamins doivent être bien au chaud dans le bus. L'autre idiot à effacer de ma tête.
Voilà le bus ; je l'aperçois dans le rétroviseur.
Je vais m'arrêter sur le bord pour le laisser passer et m'assurer que les petits sont dedans. Sinon, j'irai les chercher.
Il arrive. Il ne roule pas vite.
Il me double.
M.... !
Je ne veux pas me laisser aller à des grossièretés.
A l'arrière du bus, le crétin en question est assis entre les deux gamins. Je ne sais pas ce qu'il leur raconte, mais ils rient de bon cœur.
Bien fait pour moi.
J'aurais dû continuer ma route sans me poser des questions absurdes.
Ca m'apprendra à avoir mauvaise conscience. Au prochain arrêt de bus, je regarderai de l'autre coté. C'est plus simple.
©Jorcas