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La Statue 4/ 10


La statue était toujours là, sombre encore au milieu de la nuit, brillante des traces de l'humidité de la brise marine.

Il a attendu tout près d'elle que le soleil se lève et que, comme la veille, il l'éclairé en lui retirant son châle de nuit ; qu'il efface le passage de la brise nocturne.

Ses gestes étaient très lents, tant chaque instant était profond. Il a posé ses mains sur elle, sur ses omoplates, puis il a commencé un lent mouvement, montant jusqu'à ses épaules, comme pour lui masser doucement le dos. Il avait l'impression de lui donner quelque chose de son souffle et de partager un peu de sa chaleur, que le soleil lui apportait de plus en plus généreusement

A-t-il volontairement embrassé le cou dévoilé par le chignon? N'était-ce pas plutôt partie intégrante du mouvement de massage, de cette sorte de communion avec la pierre? Il a senti la chaleur sur ses lèvres, en même temps que sur les paumes de ses mains, et il a continué, heureux, longtemps.


Un voile de nuages a rompu le charme en le ramenant au monde réel. Est-ce que sa solitude n'était pas plus grande dans cet abandon de tout qu'était sa confusion avec la pierre?

Quelle importance! Une erreur commise tout au long de sa vie a été de ne savoir aller jusqu'à la quintessence d'un instant qui l'attire, qui l'interpelle, au nom d'idées toutes faites sur le futur, des devoirs à accomplir, des positions à prendre ou ne pas prendre en fonction de quelque chose d'autre que lui-même et que l'instant. Renoncer à un vouloir pour tenir un rôle, pour ne pas faillir à une image que, conscient ou pas, volontairement ou pas, il porte et projette et qu'à force de ne pas correspondre à la réalité, il ne sais même plus pourquoi, au nom de quoi, il la porte!

Il avait une fois décrit la solitude comme trop de mémoire de soi-même; La solitude n'est-ce pas plutôt être sans soi, se forcer à vouloir occuper une peau dans laquelle on ne sait pas réellement se couler, dans laquelle on ne trouve pas sa joie, mais qui est le signe de notre intégration à une culture, à un cadre, à une entité?

La recherche des origines, vouloir à tout prix se relier à quelque chose n'est ce pas renoncer à se réaliser soi-même, au gré des possibilités qu'offre le parcours de vie que l'on suit, en partie librement, en partie obligés?

Justement, la petite part de liberté que la vie nous accorde, n'est-ce pas cette possibilité de choisir un arrêt imprévu, un passage non  balisé parmi les  ronces,  sans  autre raison que l'impulsion de l'instant, hors toute autre considération?


Il avait   l'impression   d'argumenter   face   à   Elle,   de   répondre tardivement à ses questions.

La nuit approchait.  Il avait passé tout ce temps si profondément absorbé par la statue et ses lentes caresses sur son dos, qu'il ne s'était pas rendu compte de l'écoulement des heures.

Il a regardé autour de lui avant de partir, vérifié qu'il était bien seul, puis il reprit, comme la veille, la route indirecte pour maintenir un jour de plus son secret,  si jamais il venait à rencontrer Elle.


Les jours de ces vacances passaient sans qu'il ne s'en rende compte. Il n'avait pas vu Elle depuis qu'il avait découvert la statue. Il revenait toujours, nouveau centre du Monde, vers le Méandre. Presque toujours pour être près de la Statue, la caresser, lui parler. Toute sa vie, ses souvenirs, ses secrets, ses projets sont partis dans le vent susurrés doucement sur le dos de cette nouvelle amie silencieuse.

Parfois, il allait dans l'une des petites plages qui bordaient le Méandre, depuis lesquelles on ne voyait que les herbes dansant au gré de la brise. Il aimait écrire sur le sable, juste entre deux vagues, des morceaux de vieux poèmes, très souvent les mots: Je l'aime!, vite effacés par l'eau et le roulis de pierrailles. C'est un de ces jours là qu'Elle se montra à nouveau.


Pourquoi écrivez vous sur le sable des mots qui seront tout de suite effacés? Avez-vous peur que quelqu'un ne les lise? Vos pensées sont-elles tellement fugaces, tellement éphémères qu'elles ne durent que le temps d'une vague chevauchant la précédente?


Elle souriait, c'était donc certainement une forme d'humour. Mais lui était  à la fois comme rassuré de la voir, le monde extérieur existait donc toujours, et en même temps mécontent de peur de voir son intimité avec la statue se perdre.


J'ai suivi vos pas sans les emprunter, jusqu'à cette plage, après avoir visité le haut du Méandre. Vous avez tellement marché autour de la statue qui se trouve là qu'elle est presque déchaussée.


Vous avez vu la statue?


Il  s'est rendu compte que sa question était stupide, mais les mots sont sortis de sa bouche sans qu'il puisse les contrôler. Plus qu'une question, c'était la constatation de la fin du secret, de la fin de cette sorte d'amitié exclusive et resserrée qu'il avait vécu pendant ces quelques trop courtes journées.

Elle n'a pas répondu. Elle semblait contente de le revoir, à moins que son sourire n'ait été que le geste entendu d'avoir capté ses vraies pensées sans même qu'il dise grand-chose.


Je suis partie quelques jours, mais je reprends mes vacances, alors, je reviens vers cette plage et ce sable que vous avez si gentiment accepté de partager avec moi. Ce soir je dois rentrer tôt, mais demain je vous suivrai dans vos pérégrinations.

Profitant de mon absence, vous avez dû tout découvrir et, même si vous ne me dites rien, je saurai où va votre regard, je verrai tout.

 A demain.

                                                                                              ../...

© Jorcas


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