Playa Grande. Ce matin, en pleine saison sèche, il fait déjà très chaud. Mes petits camarades ne sont pas encore levés. J’ai toujours été le plus lève-tôt. Commencé mes jeux en solitaire. La nécessité en a fait une habitude.
Je suis intrigué par la dunette qui s’est formée contre la grande touffe d’herbes à la limite de la plage, sur le chemin du Vieux Port. Je ne suis jamais allé y jouer, mais passant près tous les jours avec Téran, lorsqu’il conduit son tracteur jusqu’à la zone où il travaille maintenant, je l’ai vue se former et grandir.
Avant que la touffe d’herbes ne s’enracine, le vent emportait tout ce sable sur la route et Téran était obligé de la nettoyer toutes les semaines. Ouvrier astucieux, il avait planté cette herbe comme un test, pour voir si elle retenait le sable. Si c’était bon, il ferait une barrière tout le long de la route
Ca marche, pour le moment. La question est de savoir qui ira le plus vite, si l’herbe pour pousser ou le vent pour accumuler le sable. Et le vent s’arrêtera-t-il lorsque l’herbe aura fini de pousser ?
Mais les vacances seront finies. Je retournerai à l’école et lorsque je reviendrai, il aura tout remué avec son tracteur pour lisser la dunette. Ou planté des arbres. Il m’a dit que dans son village, en Espagne, ils mettaient des pins pour que le vent ne déménage pas les dunes, alors lui, il en mettrait peut être pour en fabriquer, des dunes.
Je ne suis pas parti par la route. Ce n’est pas drôle de marcher sur le bitume où il n’y a rien à voir. De l’autre coté, dans les cocoteraies c’est plus intéressant, mais je n’ai pas le droit d’y aller ni très envie non plus. Les gros crabes des cocotiers ne sont pas sympathiques et lorsqu’ils se mettent en formation d’attaque, ils me font peur. Je ne suis pas le seul ; j’ai vu mon oncle courir dans sa voiture une fois qu’il les a trouvés sur la route. Dommage parce que il y a aussi des iguanes, belles pas très grandes et si gentilles sous leur air terrible pour faire peur aux filles.
J’ai pris mon chemin préféré, par le bord de mer. C’est plus long, mais sautant sur les rochers j’inspecte tous les flaques que la marée haute a laissé pour voir celles qui ont des petits poissons. Et je reviendrais tout à l’heure avec mes amis, comme tous les jours, pour en pêcher quelques uns avec un mouchoir.
Je tournerais juste avant le chantier naval. Ca non plus, je n’ai pas le droit. Depuis que le petit Louis s’est planté un clou dans le pied en courant autour d’une barque en construction, nos parents nous ont interdit d’y aller jouer. Mais il y a toujours des beaux morceaux de bois à ramasser. Et j’adore le bois.
Je ne prends pas souvent du bois sec, comme celui qu’ils utilisent. C’est du bois civilisé, coupé droit en rectangle. Mais parfois ils cassent des planches et je trouve une drôle de forme que je vais améliorer avec mon canif.
Je préfère les bois que rejette la mer. Surtout près des mangroves, où la mer arrache lorsqu’elle est furieuse, des vielles racines qu’elle polit.
Il y a un vieux noir qui en prend, lui aussi mais pour y tailler des oiseaux. Il m’a dit que ça lui venait de l’Afrique, avant que l’on fasse venir ici le père du père de son père, ou quelque chose comme ça.
Il n’est pas encore là ce matin. S’il y en a de tordus, je les laisserai là pour lui ; c’est les meilleurs pour faire ses figures. Pour moi, tout est bon, mais je ne peux pas en prendre trop à la fois. C’est lourd et mon tas de bois, caché avec du sable un peu plus loin que notre tente, commence à se voir. Ma mère n’aime pas que je ramasse tout le temps du bois. Mais moi j’aime.
La dunette était comme une petite muraille de sable. Le soleil tapait en plein sur le flanc, alors j’ai un peu creusé pour me faire un banc frais et pouvoir m’asseoir. C’est comme ça que j’ai trouvé le trésor.
Je n’avais jamais vu des petites pierres arrondies de cette couleur. Quant la mer est forte, elle rejette parfois des galets, mais plutôt plats et pas aussi beaux. J’allais épater mes copains dormeurs avec cette trouvaille !
Lorsque je suis arrivé, ils étaient tous installés au restaurant pour le petit déjeuner. Je crois que mon père venait d’arriver, alors je ne me suis pas fait gronder d’être toujours n’importe où, seul.
Pour le petit déjeuner, nous nous installions tous à une grande table, sur le bord de la terrasse qui donnait vers la mer, le coté le plus joli. Il faut dire que le restaurant était un peu primitif. A l’époque et là-bas, pas de normes, pas de contrôles. Il y avait une cuisine, ouverte de tous cotés, il fallait bien ventiler avec la chaleur ambiante. Et deux grandes terrasses couvertes avec les moyens du bord d’un toit sommaire, sans murs. La pluie était peu fréquente, alors pourquoi faire des dépenses inutiles.
J’ai eu du succès, avec mes amis, en sortant de ma poche les pierres colorées. Ils étaient admiratifs de ma récolte matinale, moi qui le plus souvent ne les honorait que des minuscules crabes gris de sable, que je mettais dans un verre en papier puis le vidais sur la table du petit déjeuner.
C’est Téran qui les a vu le premier et a alerté mon père. J’en ai pris pour mon grade, à vouloir toujours découvrir le monde et faire n’importe quoi.
Mes petites pierres de couleur ont fini à la poubelle et en mauvais état.
C’était des œufs de serpent ! Et dans ce cas là, les adultes sont bien plus terrifiés que les enfants. Chacun voyait là les œufs du plus dangereux des serpents, le plus rapidement mortel. J’avais frôlé le pire, pour eux ; mais moi je crois que ce n’étaient que des œufs de couleuvre.
En tout cas, je suis devenu un héros pour mes amis.
Le dompteur de dragons.
© Jorcas