Je construis une Oreille Sélective. On me propose de la vendre chez les commerçants de prothèses auditives. Je ne sais pas si j’aurais un fort succès économique, car elle risque de ne pas être assez chère.
Je préfère l’offrir. Entre fous, poètes, chômeurs, enfants ayant mal tourné, parents submergés par les précédents, femmes en mal d’amour, travailleurs précaires et clochards itinérants, je devrais pouvoir en placer beaucoup.
Je n’ose pas dire que je vais faire l’oreille du cœur. D’aucuns croiraient que je me moque des restos et rien ne serait plus faux. Mais le principe est le même. Mon oreille est destinée à ceux qui ne peuvent pas entendre ce qui leur est nécessaire, vital.
Pour payer la fabrication il me faut un, ou plutôt, des sponsors. Et s’agissant de mon oreille, je veux bien accepter, sous resserve d’approbation, des sponsorisations visuelles, mais nullement auditives.
Vous imaginez ? Au moment où mon Oreille Sélective transfère le message : Je t’aime à la folie, mon amour, il y a une coupure, entre « aime » et « à » qui dit : « l’amour est plus agréable avec yogourt truc » Et ce serait la porte ouverte aux yeux de mots : « Le yogourt truc est plus agréable après l’amour » et ainsi de suite.
Ayant raté le concours Lépine, j’en suis réduit à chercher de deux manières les fameuses bonnes âmes pourvues de capital et ayant des conditions raisonnables pour leur apport : La voie de presse et le bouche à oreille.
On s’en doute, j’ai un solide penchant pour ce dernier. Il me pose toutefois quelques questions préalables dont la solution conditionne son utilisation.
Tout d’abord la malveillance. La fiabilité de mon Oreille Sélective repose entièrement sur la bonne programmation de son calculateur interne qui gère la boite vocale à émission de paroles douces. Or, la chose partant d’un bon sentiment et non d’un algorithme digne d’une médaille Fields, c’est assez facile à déprogrammer et reprogrammer de mauvaise manière.
Il ne faut pas que le message puisse devenir « je t’attends à dix sept heures, hôtel de la Joie. Demande Marcel »
Ensuite, l’excès d’enthousiasme pour le procédé et ses possibilités. Chaque bouche volontaire et indépendante peut estimer qu’elle possède le bon message, la Vérité avec un grand V. Je me vois déjà instrumentalisé par les prophètes de toute sorte, par les différents croyants en la seule vérité d’ici bas et même de l’au-delà. Non. Impossible de courir un tel risque. Combien de cerveaux pourraient être affectés dans leur vie, déjà problématique, par un message transmis au plus intime grâce à mon procédé ! De quoi serais-je complice ! Pas question.
Il est ainsi démontré que la communication de bouche à oreille pouvant non seulement tomber sur n’importe quelle oreille mais bien plus préoccupant, sur n’importe quelle bouche, ce choix comporte un risque démesuré.
Ainsi, à moins de trouver le moyen de contourner le péril, il faudra l’oublier.
Reste la voie de presse.
L’écrite est actuellement mal en point, sauf si elle vit de publicité et l’avoue (Celle qui est le plus gravement malade est celle qui vit de publicité mais le cache ou le réfute) Il me reste internet. C’est à la mode, c’est répandu. On trouve ce que l’on veut.
Je me demande si mes receveurs potentiels ont un accès régulier à internet. Mais je peux toujours ouvrir un blog pour faire connaître mon invention et ses bienfaits et donner la référence des points d’obtention possibles. Soupes populaires, restos du cœur, Emaus, bref, tous les lieux où se rejoignent pour des raisons plus que compréhensibles les privilégiés de notre société actuelle, ceux qui ne vivent que de la triche, les mères célibataires avec enfants affamés (n’avaient qu’à pas) chômeurs hors statistiques, titulaires de contrats de travail à malnutrition garantie, rejetés d’ailleurs. Ça en fait du monde !
J’ai aussi pensé à l’offrir en déposant une vitrine ouverte contenant les O.S. dans les ANPE. Il y a des nécessiteux potentiels pour mon oreille. Je crois que c’est une bonne idée, même si à la vitesse avec laquelle le redressement statistique vide les listes d’ayant droits, les vitrines peuvent être bien trop grandes pour le nombre de récipiendaires accessibles.
J’aurai bien voulu aussi placer mes vitrines à la sécu, dans les consultations gratuites, surtout pour des psys. Mais je crois que ce n’est pas permis.
Je compléterai cette voie informative par des encarts publicitaires non payants que je me fais fort d’obtenir sous forme d’articles rédactionnels dans les magazines destinés à l’étage social suivant les crève-la-faim. L’idéal serait les revues avec programme télé. « Si vous croyez que le jeu télévisé trucmuche ou le Loto peuvent changer votre vie, l’Oreille Sélective vous aidera à attendre, car le délai pour le nirvana par cette route là est bien plus long qu’on ne vous le dit »
Je me dépêche de déposer le brevet. Dès que j’aurai reçu le numéro correspondant je me mettrait en campagne. Si vous voulez participer à l’aventure avec l’assurance de ne pas gagner un centime, de voir et entendre beaucoup de choses tristes mais d’avoir la joie d’être utile à un tas de malheureux qui ne s’intéressent pas au CAC 40, surveillez la parution de mon annonce. Elle donnera le top, départ !
© Jorcas