Il tournait, il tournait sans arrêt. On aurait pu croire un oiseau qui ne parvient pas à repérer clairement le ver qui se tortille là bas, dans le sol. C’était la même chose pour lui, mais sans ver, ce qui ne l’avançait pas d’avantage.
Et cela ne l’avançait pas plus parce que c’était devenu un l’esclave d’un TIC, ou d’un TOC, selon les opinions et que donc, quel que soit le sujet, quel que soit le motif, quel que soit le moment de la journée, de la semaine, etc. etc. il tournait sa langue tant de fois dans sa bouche qu’à la fin il était incapable de dire un mot, d’avaler un bout de n’importe quoi ou de prendre une décision.
Par chance, ses parents, surtout sa très patiente mère, l’avaient habitué à se rendre propre sur lui et à s’habiller chaque matin de manière mécanique. En quelque sorte, elle lui avait inculqué le TIC, ou TOC, c’est selon, initial. De telle sorte qu’il pouvait se mettre en ordre de marche dès la levée du soleil en ayant l’air tout à fait identique à n’importe quel autre citoyen du pays.
Sa mère, aidée de quelques cris et autres menaces lui fournissait également une nourriture sans possibilité de choix, ne mettant devant lui qu’un seul plat à la fois. La faim aidant, il parvenait, sans avoir heureusement conscience de la chose, à se nourrir correctement. Pourvu que la mère fut éternelle.
Son père, banquier de son état et de ce fait fort bien pourvu en moyens économiques, avait depuis longtemps fait un choix clair, pas forcement héroïque, mais qui apportait une réponse aux questions que vous pourriez vous poser :
Oui, il avait mis en place le versement régulier d’une pension substantielle qui permettait à la mère de suivre sans écueil économique son chemin de croix.
Oui, il avait prévu l’avenir en dotant le fils accablé de TIC ou TOC, c’est selon, tout en prenant bien soin qu’il ne puisse jamais participer à la gestion de la dot mentionnée.
Oui, il avait allégé ses souffrances du présent en admettant auprès de lui de manière suivie et quotidienne, jour comme nuit, cette très belle actrice qui du coup ne jouait plus la comédie en public, la totalité de son art étant réservée désormais à son banquier de compagnon, qu’il fallait consoler sans cesse dès que les mots TIC ou TOC étaient prononcés ou même susurrés en sa présence.
Ainsi tournait le monde, sans véritable originalité et sans que notre héros, heureusement inconscient de sa bravoure, s’en rende compte, ce qui lui permettait de continuer ses tournoiements à lui sans le moindre état d’âme, heureusement.
La mère vécu longtemps, la pauvre, chaque jour plus courbée par la corvée. Fervente croyante, elle remerciait Dieu chaque matin de ce qu’elle avait finalement compris comme une mission de tout premier ordre à accomplir sur cette terre. Elle avait accepté depuis toujours l’idée que « l’autre vie » est nettement meilleure que celle-ci, et se régalait donc par avance en pensant, au vu du prix payé dans celle-ci, de la profonde et continuelle rigolade qu’allait être la prochaine. Ça l’aidait à ne pas approfondir le sujet, n’ayant par ailleurs pas la moindre possibilité de changer les choses.
Le fils, avec le temps, prenait selon les jours un air de corbeau voletant dans le ciel porté par un courant d’air chaud et de ce fait ascendant, d’autres jours, en robe d’intérieur longue, c’était l’air de derviche tourneur malgré l’absence regrettable du couvre-chef rouge, apparence tout de même bien plus élevé intellectuellement que le corbeau. Du moins on le suppose.
Il est de bon ton de conclure l’apport d’informations fondamentales comme celles-ci par une morale, un conseil donné au lecteur moins pour l’aider à la compréhension de la chose que pour lui indiquer l’adresse du bon chemin. Dans ce cas, je m’abstiendrais car, pris à la lettre cela pourrait conduite à un contre-TIC ou contre-TOC, c’est selon, tous deux finalement aussi peu recommandables que les modèles auxquels ils s’opposent.
Tout de même un mot de la fin concernant les vertus cardinales: Si vous voulez incarner pour les générations futures l’abnégation, entrainez vous à des rôles comme celui de la mère. Vous en baverez à ne plus en finir, tout en forçant l’admiration de tous ceux qui auront connaissance de votre choix, qu’ils garderont en mémoire pour ne pas l’imiter.
Si vous tenez à être mis à la bonne place parmi les innocents, qu’une longue tradition religieuse, toutes croyances confondues, à toujours placé parmi ceux qui sont heureux sur terre sans toutefois s’en apercevoir et le seront encore plus « après » sans toutefois garantie de s’en apercevoir d’avantage, choisissez le rôle du fils. Attention, jouer au derviche tourneur demande un long et sérieux apprentissage.
Si plus prosaïquement vous estimez qu’un pris vaut deux promis et que, sous réserve d’en avoir les moyens, le rôle du banquier bien accompagné vous sied mieux, soyez clair que vous passerez pour un fieffé malotru, surtout auprès de tous ceux qui auraient fait le même choix mais, faute de moyens, n’osent pas le dire.
Finalement je m’aperçois que ces mots de la fin sont fort peu moraux, mais observateur réaliste de mon entourage, j’en conclus que la vie c’est la vie, que voulez vous que j’y fasse !
© Jorcas