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Une lecture

 

Je rêve souvent de brancher ma tête directement sur mon clavier pour y transcrire sans délai les idées qui me viennent plutôt que de les renvoyer à plus tard, après avoir trouvé un moment, puis mis en route l’ordinateur, puis attendre qu’il veuille bien clore son circuit de vérification et, après m’avoir béni, me permettre enfin d’accéder à un programme et me mettre à taper.
Lorsque j’y arrive enfin, mon idée a maigri, s’est affadie, ses couleurs sont un peu décaties et c’est alors du travail méticuleux, un peu poussif, de recherche aux tréfonds de mon cervelet des habits et atours de cette idée qui m’avait tant enchanté. Je deviens besogneux.

Aujourd’hui c’est en lisant une petite nouvelle que je sentis m’envahir le besoin de me mettre à mon tour au four pour y cuire ma propre miche. Moins enlevée, mais elle m’est si nécessaire, si vitale ! Puis, même moins goûteuse, faute d’autre nourriture, je ne peux pas dédaigner la seule qui vient à mes doigts !

L’objet du délit était une petite nouvelle de Romain Gary. J’ai d’ailleurs trébuché sur son nom même en me demandant quelle approche serait la bonne pour le nommer.

 

Monsieur Gary, avec des accents de critique littéraire, cachant sous la prétention l’écart de génie. Mais cela ne prendrait pas ; Il y a long entre un passionné de lecture et un critique littéraire, et je n’ai pas le toupet de comparer ma besogne à la fluidité de M. Gary. Et j’aime le lire.
Romain, alors, jouant le vieil ami rompu à cette familiarité et accepté comme tel. Il me faudrait cacher le décalage d’âge et d’époque qui feraient vite voir mes fausses plumes rapportées sur la peau pour me parer de cette image.

Gary tout court, avec l’allure d’universitaire méritant ou de journaliste pseudo-familier. Pas fameux non plus et parfaitement inutile.

J’ai donc repris ma lecture avec mon vieux chapeau informe ne ressemblant à aucun autre. J’en suis resté à Romain Gary, non pour faire apparaître une quelconque déférence, que je lui accorde bien volontiers lorsque nous parlons littérature, mais au fond totalement inutile, car personne ne met en doute quoi que ce soit et ne pose pas la moindre question ou la moindre exigence à ce sujet.

 

J’ai repris la lecture en m’extasiant autant sur sa qualité grammaticale que sur sa capacité à enchainer les qualificatifs sans que cela devienne pesant. Et sur les longs détours par des lieux ou autour de ses personnages.

C’est une tentation permanente pour moi, vite réfrénée par la peur de paraître tout de suite vieilli, anachronique, trop éloigné de la réalité, de l’ambiance, du goût de mon époque.

Mais il y a un grand charme à ces couleurs du ciel, à ces formes des mains ou des corps.

Pourtant le sujet est tout autre : comment justifier à soi-même la voie suivie toute une vie parce qu’elle s’est présentée à soi, parce qu’elle plaisait à ceux à qui l’on voulait plaire, ou du moins on pensait qu’elle leur plaisait. Parce qu’elle semblait plus simple, mieux tracée, moins aléatoire que celle qui nous attirait au fond de nous-mêmes. Celle-ci l’élue du cœur  qui nous promettait des possibles joies profondes en échange de fortes douleurs garanties. Comment cacher que c’est la peur de ne pas être à la hauteur, de ne pas réussir, de ne pas atteindre le nirvana auquel on aurait voulu être sûr d’être destinés qui a guidé notre choix réel.

 

Son personnage à lui a des mains d’artiste. Pour certains de peintre ou de sculpteur ; pour d’autres de musicien. Mais il n’est rien de tout cela. Il caresse longuement, lentement des objets d’art sans répondre à la question secrète : Aurais-tu su faire mieux ? Tes propres créations t’auraient-elles donné plus de satisfaction, plus de plaisir ?

Je connais ces questions: on se répond en même temps oui ! et peut-être pas ! Bien sûr, j’aurais pu ! et je me suis tout de même pas mal tiré dans ce que je suis aujourd’hui.

Oui, oui, mais dans notre siècle, artiste, c’est tout de même autre chose, créateur. En grand: CREATEUR, cela vous renvoie une toute autre image de votre séjour sur terre.

Romain tourne le problème sans lui donner une réponse. C’est d’ailleurs que vient le bruit qui empêche d’entendre la réponse. Et tout cela en promenant les yeux sur des objets merveilleux, d’une qualité artistique extraordinaire et doux à l’âme. La musique même vient au secours de l’artifice pour éviter de se prononcer. C’est trop. La beauté du paysage, la qualité des objets, la sonorité des instruments. Comment derrière tout cela discerner la plainte de l’âme, sentir la plus grande douleur du cœur, se pardonner à soi même réellement, en se regardant en face, de ne pas avoir osé, d’y venir finalement, c’est promis, même si c’est un peu tard, si l’on se fait vieux, si les yeux ne sont plus aussi pénétrants ou les mains moins habiles.

Mais on y viendra tout de même.

Dès demain. Je me le promets à moi-même !

 

Gary, Romain Gary, Romain, ou moi-même, peu importe au fond si l’on parvient au terme de la quête.

Pour chacun de nous, la lecture des textes des autres, le regard long, profond, impitoyable de leurs toiles, le toucher savant, vérificateur des formes sculptées, est, à nos cœurs apprentissage, exercice, chemin à tenter. Bien sûr il y a des aigris pour qui la jalousie ne laisse de passage qu’à la haine, mais ce n’est pas l’essentiel et ils ne comptent pas trop. La jalousie envers celui qui a su parcourir le chemin est un sentiment qui n’habite que des pseudo-artistes, des simili-créateurs. Ce qui est essentiellement en jeu n’est pas d’être aussi grand que tel, aussi bon que tel autre, mais d’être de la famille, de savoir que l’on a en commun le même gène qui permet de voir que le monde est effectivement bleu comme une orange.

 

J’en étais là de ma lecture. Admiratif des couleurs de la mer qu’il voyait, que je voyais avec lui. De la beauté de cette petite sculpture dont ses doigts  suivaient les contours et révélaient à son esprit la forme des courbes, le rugueux de la pierre. 

J’en étais là et je reprenais à mon compte le cours de sa narration, transposant dans ma mer à moi le bruit des vagues, qui m’endormaient la nuit. Je me rappelle aussi avoir tenu dans mes mains nombre de bois taillés par ces petits artistes de mes Caraïbes aimés, d’avoir suivi en détail la forme, chaque courbure, chaque incision dans le bois qui me parlait avec ses mots à lui, partagés, du sable, du soleil brulant, des mangliers.

 

Je ne sais plus à quel moment j’ai pris peur de la route épineuse. Je ne sais pas quand ai-je compris qu’il fallait manger et que manger m’empêchait de courir les sentes que j’affectionnais. Et puriste, idéaliste, je ne voulais pas que mon art espéré puisse être contaminé par ce besoin.  Je me sentais un peu comme ces combattants de l’ombre qui préfèrent peu savoir de peur de ne pas tenir sous la torture. Bien sur, là je ne courais pas de tels risques, mais je vivais la même angoisse.

Mon enfant n’a survécu qu’en cachette, à des moments perdus, lors des ruptures du cours ordinaire des choses. Seulement lorsque j’ai été, un court instant, comme suspendu de moi-même. 

 

Romain, lui, son personnage de fiction, avait un chauffeur qui venait le chercher chaque matin pour le conduire à son travail, à sa fonction productive. Un homme intelligent et fin qui savait détecter les moments ou il fallait faire un détour, le mettre en face, comme par hasard, avec une œuvre accomplie, qu’il aimait saisir dans ses mains.

Mais c’était la même affaire, la rupture du quotidien, du fastidieux de l’obligé.

Suis-je réellement de la même famille ? Lorsque mes doigts caressent ma belle angolaise je ressens, comme lui, l’espace laissé par le burin, ces creux qui dessinent ses cheveux comme mes propres entailles. Bien plus encore, mes errances par les sables des Caraïbes, mes mots, sont-ils les cousins lointains, la petite famille de ses paroles dans le Bosphore ? A lui ou à un autre ?

 

Angoisse, angoisse. Lautrec comparait son désespoir devant la toile au cours de latin qu’il n’arrivait pas à maitriser. Et Cervantès se plaignait des dons de poète que les cieux n’avaient pas voulu lui accorder. Que devrais-je donc dire !

 

Puis un livre s’ouvre et la magie des mots me saisit. Pas des questions, alors, je m’y enfonce, je me dissous dans le texte comme s’il émanait de ma main, comme s’il n’était que mon instant présent. Je le vis plus qu’un acteur, car je ne joue pas, j’en fais mon suc.

Et je cours à mon clavier, je me répète les mots inspirés en attendant sa fastidieuse mise en état, l’affront de me faire attendre, ravaler les paroles qui ne demandent qu’à éclore au nom d’une stupide procédure technique. Faire attendre l’art ! Quelle mauvaise technique !

 

Le poids de mes mots est insignifiant, mais les lire et les relire me transporte à nouveau vers ce paradis instable, précaire, vers le cortège familial.

Je vous y invite, venez donc quelques instants partager ce voyage.

 

© Jorcas

                                  

 

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