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Bachaco

 

Elle m’a dit : Puisque tu as un moment de libre, écris-moi une petite histoire.

 

Je suis obligé d’inventer ou je peux broder sur un truc qui m’est arrivé ?

 

Si tu n’insultes personne de connu, si tu n’en fais une affaire de vengeance, fais comme tu veux, mais dépêche toi, c’est pour l’après diner de ce soir. Quelque chose qui intéresse mes ados.

 

Ça commence drôlement.

Le DC9 plongeant entre les massifs rocheux érodés par le vent et la pluie, s’enfonçait dans le canyon. Il est très large mais dans notre vue déformée par le hublot il semblait si étroit que nos mains auraient pu arracher des pierres dans chacune des parois.

Cette plongée était la plaisanterie ordinaire des pilotes de la ligne. Suivie d’un petit bonjour avec les ailes de l’avion aux copains et surtout copines qui attendaient en bas leur arrivée, tout en offrant une petite frayeur à la nichée de touristes.

Ce n’était pas sérieux

Nous n’étions pas dans un pays sérieux. Nous n’étions pas chez un peuple sérieux.

Mais dans un pays de grande beauté et chez un peuple doux.

 

Le couple d’amis européens que j’avais invité cette fois faisaient comme le reste des voyageurs, surtout lorsqu’ils ont peur : ils photographiaient à tout va, pour en garder l’image et plus encore pour se donner une contenance.

En bas, habitués qu’ils étaient aux facéties des pilotes –interdites par le règlement-  personne ne prêtait la moindre attention à l’avion et chacun continuait sa tâche pour être prêts à l’atterrissage, une fois le manège fini.

Car l’avion ne s’attardait pas et quelque trente ou quarante minutes après l’atterrissage il repartait chercher un nouveau lot de touristes.

 

J’avais prévu deux promenades, l’une en foret, entrant dans la masse arborée en haut de la colline qui surplombe le village indien, à la hauteur du fleuve avant son déversement dans la cascade. L’autre, après le lac, navigant en pirogue sur le fleuve quelques kilomètres en aval, découvrir les bords de la rivière puis atteindre une deuxième cascade, plus petite mais très belle aussi.

Enfin, je leur accorderais un peu de temps pour se baigner dans le lac avant de reprendre l’avion. Avec la température de cette région, il fallait bien ce passage pour retrouver un peu de fraîcheur après des promenades qui sont « dures »

Il y a forêt et Forêt. Celle de ma promenade est de la deuxième catégorie : avec majuscule. Ici il fait chaud, très chaud toute l’année, il pleut 365 jours par an et il n’y a presque pas d’habitants. Surtout pas d’habitants destructeurs. Les quelques indiens qui y vivent sont en symbiose avec la nature et la protègent au lieu de la maltraiter.

Les arbres, là, comme ceux de la Bourse ne montent pas jusqu’au ciel. Mais ils s’en rapprochent et sont bien plus beaux et plus fournis. Pour peu que des fourmilières s’installent en hauteur, à sept ou huit mètres du sol, dans des arbres qui poussent à quelques centimètres les uns des autres, le soleil est invisible.

La rivière toute proche et la grande cascade font un bruit sourd, fort, rauque, que la forêt transmet d’arbre en arbre créant une ambiance qui ajoute au mystère. En saison des pluies, lorsque la rivière est proche du débordement, le bruit est tellement fort qu’il est difficile d’entendre même les cris des singes ou des aras.

Les indiens vivent avec. Les touristes ne vont pas bien loin et très rapidement font marche arrière pour revenir à la clairière. Là le bruit de l’eau se perd dans les nuages au lieu d’être accroché par les arbres et on voit la lumière. Personne ne parlera de peur….Pourtant !

 

Lot de consolation, j’embarque mon monde sur une pirogue motorisée pour la promenade en aval. La rivière s’élargit et se pacifie. Elle serpente entre les rives mangées par les arbres. C’est le pays des orchidées.

Au retour ils auront droit à un petit tour par le magasin des indiens où ils prendront, comme tout le monde, quelques paniers tressés et des orchidées, des Fleurs de Mai.

Mon ami et sa femme boudaient, mais ont fait un grand nombre d’achats, ce qui leur a valu un cadeau, pour un indien, princier : De la poudre de Bachaco.

Le vendeur indien s’est arrangé pour nous coincer, les deux hommes et nous expliquer son cadeau.

 

Poudre de Bachaco, poudre d’amour. Ce soir, à la maison.

 

Qu’est-ce que c’est que cette histoire de poudre d’amour ?

 

C’est un aphrodisiaque. C’est le cadeau aux jeunes mariés la première nuit. Il a vu que ta femme et toi vous vous faites la tête, alors, comme tu as été un bon client, il t’aide à sa manière.

 

Et c’est quoi, le Bachaco ? Une plante ?

 

Pas du tout, c’est une fourmi, une Atta, la fourmi fessue.

 

Tu te moques de moi ?

 

Je suis tout à fait sérieux.  Au mois de mai, lors du vol nuptial, les indiens attrapent des reines vierges, les font griller sans les ailes ni les pattes,  puis ils en font  cette poudre. C’est le cadeau de mariage habituel. Tu lui as été vraiment sympathique.

Profite, car cela ne va pas durer. A force de capturer des reines vierges, le Bachaco est menacé d’extinction. Plus on fait l’amour, moins il y a des Bachacos par ici. Il va falloir trouver autre chose.

 

Tu t’égares ! Et comment veux tu que j’explique à ma femme que je prends un aphrodisiaque fait par les indiens et avec des fourmis. C’est un coup à me faire larguer. Je savais que ton pays avait une réputation de pays de fous, mais ma parole, tu es contaminé !

 

Je n’ai pas réussi à le calmer. Nous sommes rentrés par le dernier avion et le soir, lorsque je les ai laissés à leur hôtel, il me regardait encore de travers.

 

Le lendemain, j’ai été les chercher pour les conduire à l’aéroport. Nous avons failli rater l’avion. Ils étaient en retard.

En partant, lui m’a dit au-revoir sans trop d’amitié. Elle par contre, très souriante m’a dit à l’oreille. Merci encore ! Nous reviendrons te voir en mai prochain !

 

 

© Jorcas

 

 

 

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