Le vent était glacial ce matin.
Au marché, les vendeurs avaient remis leurs casquettes et autres couvre-chefs et tout un amoncellement de pulls, de chandails, de ponchos. Les premiers froids se moquent du thermomètre, ils sont toujours durement ressentis.
Un policier faisait le tour des stands, avec une attention particulière pour tous ceux tenus par des basanés, turcs ou autres, par une sorte de reflexe professionnel, mais sans acrimonie. Sa promenade était suffisante pour le bon ordre du marché et ses chefs s’en contentaient, sans trop lui exiger des formes plus agressives. En fin de compte, tout le monde habitait le village et ça ne servait à rien de se pousser du col !
Le Grand Turc, comme d’habitude compensait sa mauvaise maitrise du langage par une amabilité sans bornes. C’était sans doute une part de l’attrait de son stand, en plus de la variété et de la qualité de ses fruits et légumes.
Mais ce n’était pas assez. Le policier lui souriait, mais pour beaucoup d’autres il était LE Turc. On achetait chez lui parce que c’était bon et moins cher. Mais pour ce qui est du sourire, c’était autre chose.
Pour moi non plus, ce n’était pas assez. Non que je sois né en Turquie, mais parce que né dans un endroit paumé, sans gloriole, je suis un peu turc sous ma peau à peine moins foncée que la sienne. Je ressens la solidarité du marginalisé et l’amitié intuitive avant même l’idéologie.
Parce que bronzé, parce que marginal, ou les deux à la fois, j’étais glacé et j’imaginais que c’était la même chose pour mon Turc. Réchauffés surtout par les sourires du flic, c’était un comble pour nos qualités. Comme l’ivrogne de Brassens couvert par la pèlerine du gardien de la paix.
J’en étais là de mes réflexions lorsqu’on a entendu les cris : Au voleur ! Au voleur ! Le policier n’arrivait pas à situer le problème et tournait sur lui-même, sans changer de place, en attendant de voir par où pourrait s’échapper le voleur invisible.
Des gens, vendeurs ou clients, donnaient des indications toutes contradictoires sur le voleur : grand, petit, blond, brun ; sur la direction qu’il avait prise, vers l’entrée du marché, vers la petite porte latérale. A la place du policier j’aurais été aussi désorienté que lui.
Restait à définir le magot, puisque pour ce qui est du chapardeur, il semblait s’être volatilisé. Enquête faite il avait arraché une saucisse pas encore assez sèche, qui pendait avec d’autres saucissons et congénères sur le devant d’un étal. Pas un grand vol, mais un vol tout de même.
Jamais ce stand n’avait eu autant de monde autour : le policier qui faisait le constat, les clients qui attendaient, les passants qui s’arrêtaient, ceux qui venaient de l’autre bout du marché pour ne pas rater une attraction rare en ces lieux. Même les végétariens venaient suivre la suite peu documentée de l’aventure du charcutier!
Je ne trouvais rien d’intéressant à l’affaire, alors j’ai repris mon chemin, en passant devant le stand du Turc pour lui dire un petit bonjour avant de partir.
Il avait le sourire des grands jours, bien qu’abandonné par tous les possibles clients partis suivre l’histoire du vol. Il a regardé de tous cotés, m’a fait un clin d’œil et d’un signe m’a indiqué le bas de son étal. La, tranquillement assis sur le sol, un adolescent mal vêtu et pas coiffé depuis longtemps, à l’allure d’un jeune Romanichel affamé, dévorait aussi rapidement qu’il pouvait la fameuse saucisse. A coté de lui, pour son dessert, mon Grand Turc avait poussé trois ou quatre de ses meilleurs fruits.
Je suis resté debout parlant avec mon ami un petit moment, assez long pour donner le temps au gamin de finir sa saucisse, mettre les fruits dans ses poches et repartir lentement, sans attirer l’attention de passants encore groupés à l’autre bout du marché autour du charcutier.
Il nous a fait un beau sourire en partant. Il avait ça en commun avec le policier.
Mon grand Turc et moi nous sommes dit au-revoir en nous disant : Ce n’est pas bien d’agir ainsi.
Vraiment pas bien, mais ça fait plaisir !
© Jorcas