Comment commencer, par où commencer ?
Le commencement, c’est la lecture d’un livre. Peu importe son titre ni son auteur. L’action avait lieu dans une forêt qui ressemblait à la mienne. La mer aussi pouvait être celle de chez moi. C’est ainsi qu’il m’a accroché, page après page, comme si je cherchais le moment où j’allais apparaître, où j’allais être un des personnages qu’il avait espionné, surveillé pour écrire son livre.
Il y avait aussi d’autres personnages. Pour la plupart, je les avais fréquentés. Ou alors ils ressemblaient tellement à ceux que j’avais rencontré que cela renforçait ma conviction : C’est en nous espionnant qu’il a trouvé la matière à écrire. Il nous a volé notre histoire.
Et je suis arrivé à la page où il parlait d’elle. La description était très juste, ses yeux, sa manière de marcher, son rire, ses cheveux. En continuant la lecture, en passant les pages, la description devenait plus intime. La forme de ses seins, ses jambes, son pubis, sa façon de se recroqueviller après l’amour. Je me rendais compte qu’il me l’avait prise. D’abord il m’a espionné et ensuite il l’a détournée de moi. C’était plus que de l’observation, c’était du vécu.
J’ai jeté le livre. J’ai pensé à le bruler. Puis je l’ai repris, il fallait que je sache tout, que je sache jusqu’ou il l’avait conquise, habitée, détruite, puisqu’elle n’était plus mon secret.
Il s’est vite fatigué d’elle. Il la voulait, il l’a possédé mais il ne l’aimait pas. Elle ne lui était plus utile.
C’est ainsi qu’il est arrivé à faire des projets pour s’en défaire. Mais, d’après lui, elle ne le laissait pas partir, elle s’accrochait, ne voulait rien comprendre ni accepter.
Alors, il s’est décidé.
Un soir, après l’avoir longuement aimé, elle s’était endormie, recroquevillée comme d’habitude et c’est alors qu’il a profité pour lui faire cette piqure de quelque chose qu’il avait appris dans la forêt, chez les indiens. Elle ne souffrirait pas, elle ne se réveillerait pas. Plus jamais. Mais elle sera partie avec le souvenir d’une nuit d’amour, d’une nuit où elle croyait l’avoir reconquis, l’avoir à nouveau pour elle toute seule.
Moi, j’ai découvert le corps un peu par hasard. J’ai repris le livre et avant de le jeter dans la rivière j’ai relu la description des lieux qu’il faisait de manière très complète. J’étais certain que, eux aussi, il les avait connus pendant qu’il m’espionnait. Voilà comment cela s’est passé, ensuite j’ai été au commissariat leur dire que j’avais trouvé une morte.
Non, je ne me rappelle pas du nom de l’auteur.
L’avocat commis d’office était le troisième que je voyais. J’ai eu l’impression très nette que lui non plus ne me croyait pas, comme ses prédécesseurs et les flics.
Il va falloir que je le refuse aussi, celui-là !
© Jorcas