J’étais au bureau à Paris lorsque j’ai appris la nouvelle du tremblement de terre. Un ami m’a téléphoné pour me demander timidement si j’avais écouté la radio ce matin. Cela m’a paru assez incongru pour chercher à savoir la véritable raison de l’appel.
Un tremblement de terre chez toi. Je n’ai pas trop de détails, mais il semble que pas mal de constructions se soient effondrées, malgré les normes sismiques théoriquement très restrictives. Il y aurait pas mal de victimes.
Je n’avais plus beaucoup de famille sur place. Deux oncles que j’ai joint assez vite, malgré l’encombrement des lignes téléphoniques. Pas de problème de ce coté là.
Pas mal d’amis. Et il y avait Dénia. Je n’avais plus son téléphone.
Nous nous étions perdus de vue quelques années auparavant. Le drame m’a fait prendre conscience de la profondeur de sa présence dans mon esprit.
J’ai fini par avoir de ses nouvelles indirectement. Elle n’était pas en ville. Elle était partie deux ou trois mois auparavant en voyage, mais personne ne savait exactement où. Aux Etats Unis ? En Europe ?
Tous ceux qui auraient pu me renseigner étaient seulement surs de son absence lors du tremblement de terre. C’était déjà bon.
Le séisme avait fait remonter en surface des souvenirs que je croyais à moitié oubliés. Des sentiments censés être balayés par l’éloignement, par le temps, par les mauvaises relations entre nous qui s’étaient installés les dernières semaines de vie commune. Celles de l’effondrement de notre amour et de la disparition de notre folie.
Nous avions construit un monde fou, merveilleux. Un monde sans vides. La peinture pour elle, la poésie pour moi, les expositions, le théâtre, les cafés littéraires pour rencontrer nos amis et une vie sexuelle intense, débridée. Notre désir nous semblait ne pas avoir de limites.
Première année de fac. Deux petits bourgeois contestataires, mal dans leur peau. Déjà marginaux dans leurs têtes. L’époque était lourde, pesante. La société fermée, étriquée. Nos origines semblaient nous condamner à une vie tracée par nos familles dans la lignée de leurs histoires. Fiançailles légales, approuvées et publicités par elles dans notre province. Mariage un jour. A l’église, bien sur. Travail dans le commerce de son oncle, qui n’avait pas d’héritier mâle. Un arrangement auquel nous ne participerions que de manière passive. On pouvait dire non, à conditions de le faire dès le départ. Après, c’était fini. Le train se mettait en marche et nous n’étions que des voyageurs supposés privilégiés. En fait, aveugles et muets.
Nous nous sommes rencontrés sur le perron de la fac le premier jour de classe. Parmi trois cents autres élèves de première année. Pourquoi elle ? Pourquoi moi ? Peut être avions nous sur nos têtes le signe des non conformistes. Un coup de chance. Un sourire franc bien compris par chacun. Je ne me suis jamais posée la question. C’était comme ça. Point.
Les enseignants de l’Université, à quelques exceptions près, étaient eux aussi des petits bourgeois qui vivaient comme nos propres familles, fréquentaient les mêmes lieux, s’habillaient de la même mode et sauf le vernis d’une culture livresque et rarement personnelle, étaient formatés par les mêmes idées, le même concept étroit de la société et de la hiérarchie sociale. La jeuneuse était une triste période, un mal nécessaire, qu’il fallait guider, orienter, redresser afin d’assurer l’avenir, aussi conforme que possible au passé.
Par chance, nous n’avions pas de famille dans la capitale, ni l’un ni l’autre. Nous nous étions trouvés pourvus d’un petit appartement chacun dans un quartier « bien » pas trop loin de la fac et nos parents nous envoyaient régulièrement l’argent nécessaire. Tous les « provinciaux » de bonne famille faisaient de même. Les loueurs du quartier vivaient en grande partie grâce aux rejetons de la bourgeoisie « de l’intérieur » qui faisaient leurs études à l’Université la plus réputée.
Rompre les amarres sans avoir à se préoccuper de l’argent du loyer est une bénédiction.
Il ne nous a fallu que quelques jours pour déménager moi chez elle et saborder toutes les premières années de bonne éducation, de respect des bonnes mœurs. Il n’y pas de meilleur moment pour briser les moules étroits et découvrir la vie libre, l’amour, l’art, le sexe non confiné dans la reproduction de l’espèce et l’apparence.
Nos familles à l’un et à l’autre se contentaient de quelques lettres, de rares coups de téléphone et de quelques jours aux vacances, un peu plus pendant l’été. C’était supportable. Un piment supplémentaire pour nous, par la force inouïe des retrouvailles, par l’évidence de tout ce à quoi nous échappions pendant l’année.
Nous avons vécu trois ans sur ce nuage blanc.
Un délai raisonnable pour épuiser les joies du sexe sans contraintes, pour prendre conscience de la richesse de la vie, surtout hors des lignes de force bourgeoises. Pour parvenir au point où l’art, quel qu’il soit, pose la question désagréable : Tu te fais plaisir, mais tu es quoi ? Seras tu un véritable peintre, prête à tout affronter pour défendre ton art ? Et toi, la poésie, le lyrisme, pourras tu continuer ce chemin si solitaire ? Pourras tu résister à la pression invisible qui fait de toi soit un marginal soit un repenti ?
Mauvaise réponses. Ou bonnes réponses, mais désagréables. Nous n’avons ni l’un ni l’autre eu confiance en nous mêmes. Nous n’avons surtout pas eu confiance l’un dans l’autre. Il ne restait que le sexe pour vivre ensemble. Ce n’est pas assez.
Les dernières semaines ont été infernales. A la fin de l’année scolaire, sans avoir le moindre doute à ce sujet, nous avons résilié nos locations. Dénia est rentrée chez elle avec l’intention de ne pas revenir. Ou de revenir autrement. Moi, j’ai pris comme excuse une spécialisation importante pour partir en Europe. Quelques années. Ou plus.
J’y suis encore.
Les répliques du séisme se faisaient de plus en plus rares. La nuit tombe aussi sur les souvenirs. Quelqu’un a fini par me dire qu’elle était mariée. Heureuse ? Il ne savait pas. La peinture ? Il n’avait jamais entendu parler. Au fait, et toi, il paraît que tu écrivais des poésies dans ta jeuneuse. Et maintenant ?
La nuit tombe doucement. Juste une petite lumière, comme une lampe sous les draps, fait une tâche mouvante et vive au milieu des ombres. Une petite lumière toute seule. Mais très brillante.
©Jorcas