Je n’ai pas compris grand chose à ce que vous venez de me raconter. Vous voulez bien recommencer dès le début ? Et je vous prie d’être précis, de vous tenir aux faits. C’est un commissariat de police ici et je dois transcrire votre déclaration de manière rigoureusement exacte et claire.
Donc, vous avez découvert un mort ?
Oui, un assassinat.
Ah, c’est grave. Vous en êtes bien sur ? Et vous avez une idée de qui est l’assassin ?
C’est le mort, naturellement.
Voilà que ça recommence ! C’est un suicide, alors, ce que vous rapportez.
Nullement, c’est un assassinat. M Janus a tué sciemment M Janus.
C’est deux frères ? Des parents ?
Non, c’est lui-même. Vous n’avez jamais entendu parler de Janus ?
C’est un vieux Romain, né au mois de janvier il y a longtemps et qui a toujours eu du mal à avec sa tête. Tantôt il pensait une chose, tantôt le contraire.
Et il se serait tué lui-même, mais ce ne serait pas un suicide ? Vous me prenez pour un imbécile ? Vous vous moquez de moi ? Votre histoire elle n’est tout simplement pas possible.
C’est pourtant simple. M Janus, à un moment où il avait en tête certaines idées a compris qu’il arrivait à un cul de sac puisqu’il avait aussi les idées contraires, que les deux étaient incompatibles et qu’il ne trouvait pas de solution au problème. Il préférait les deux, ce qui est invivable. Mais il n’est pas suicidaire, aAlors dans un moment de lucidité, il a frappé à mort.
Monsieur Janus, s’il avait deux idées n’avait qu’un seul corps. Donc il a assassiné celui qu’il a avait à sa portée, qui s’est trouvé être lui-même. Vous me suivez ?
Je vais appeler de l’aide et vous faire examiner par un psychiatre ! Vous allez maintenant me raconter que le cadavre va se lever à notre arrivée pour nous dire : Je suis l’assassin, vous avez bien fait de venir m’arrêter, voici mes poignées, passez moi les menottes !
Ah, non. Je ne raconte jamais des histoires qui ne soient pas strictement la vérité. Il n’a pas du tout la possibilité de vous dire ces choses là, puisqu’il est mort.
Il est mort deux fois. L’une lorsqu’il a porté le coup de couteau, l’autre, lorsqu’il l’a reçu. L’un avait trépassé et l’autre n’ayant plus de corps il ne pouvait plus jouir de son forfait. Il y a même trois morts puisqu’il ne peut pas renaître en étant le lui-même qu’il était.
Maintenant il n’a plus que renaître mais autrement.
Depuis le temps où il vivait à Rome, il avait l’habitude de se remettre en selle après chaque mort. Mais les précédentes étaient symboliques. Il s’arrachait une des deux faces et le tour était joué. Ayant perdu son corps, ce ne sera plus possible cette fois. Celui qui est mort et celui qui l’a tué ont réglé une fois pour toutes leur difficulté en faisant disparaître une chose et son contraire. Celui qui va renaitre un jour, quelque part, ne saura même pas qu’il a été ces deux là.
Je note que nous allons arrêter un mort coupable de s’être assassiné et qui un jour va redevenir un assassin potentiel. Je commence à me sentir mal en vous écoutant.
Lui aussi. Avant de mourir il savait ce qui allait lui arriver. Et celui qui a tué ne l’a fait que la mort dans l’âme, si je puis dire. J’ai été chargé par le destin de vous en informer. Maintenant que c’est fait, je retourne dans ma planète, qui est loin, fort loin.
Pas avant d’avoir signé votre déposition et de me laisser une adresse où nous pourrons vous joindre.
C’est comment, votre nom à vous ?
Janus Uneface. Adresse : Au prochain nuage.
© Jorcas