Eklablog Tous les blogs
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
MENU

Publicité

La pénichette

 

Une ballade en pénichette, j’en avais envie depuis longtemps.

L’idée de voir différemment les choses, d’avoir une autre image du paysage. Le défi pour nous, tellement citadins, de la toute petite vitesse.

Nous allions passer quelques jours, voir deux semaines, à naviguer. Une vraie régénération !

J’ai loué le modèle le plus simple à maîtriser. Le but  était de vivre ces quelques jours calmement, sans stress et de plus, je n’avais pas la moindre idée de navigation, ni en mer ni sur  rivière. Donc aucun risque à prendre.

C’est ce qui m’avait enchanté de ces petites unités électriques, rien à savoir au préalable, juste quelques instructions simples à respecter et faire attention. Pour ça, on pouvait me faire confiance. Non seulement je n’allais pas me muer en Corsaire d’eau douce, mais de plus, je ne suis pas un risque tout.

Et nous voilà partis, à la vitesse d’un grand-père allant acheter son pain en vélo, heureux de voir le monde à hauteur d’herbes, défiler comme dans un ralenti.

Le tout aussi sobrement que possible. Pas question de céder à la tentation de nous acheter des casquettes de capitaine vieux loup des mers, ni de nous mettre à la bouffarde pour avoir l’air plus authentique. Rien d’extravagant, ni sabre en carton ni  perroquet sur l’épaule.

 

Le passage de la première écluse a été à peine moins marquant pour nous que la traversée de la mer Rouge a dû l’être pour Moïse. Il nous a bien fallu une bonne heure pour nous sortir de l’obstacle et encore, grâce à la patience de l’éclusier –il était blasé des craintes et peurs des amateurs en pénichette- et à ses conseils minute à minute ;

Il n’y avait pas de quoi le faire savoir aux agences de presse, mais tout de même, dans le premier village venu, à quelques centaines de mètres de l’écluse, notre engin bien amarré je suis allé acheter une bonne bouteille et quelques bontés de charcutier pour fêter l’événement. Nous étions encore vivants malgré l’épreuve. Le monde n’avait qu’à bien se tenir.

Pas mal, pour une première journée, ces quelques heures de navigation, le rapetissement de l’obstacle surmonté vaillamment et une fin de journée au meilleur champagne rosé que j’ai trouvé chez l’épicier de l’Ecluse!

 

Tôt le lendemain, j’étais déjà à la manœuvre pour reprendre la promenade. Mon inexpérience et ma prudence allongeaient considérablement les opérations de décrochage du bord et de remise en route, mais le  plaisir de savourer le travail en était d’autant plus fort.

Voilà à nouveau l’émerveillement des paysages découverts depuis notre observatoire mobile. Et du repérage culturel en identifiant le clocher d’une abbaye qui devait bien figurer sur mes carnets d’art Roman. L’avantage d’un cours d’eau est que l’éventuelle erreur sur le nom et la position du clocher ne risque pas de conduire vers des écueils rocheux. Quelle joie que d’imaginer le péril lorsqu’on n’a pas à craindre de le rencontrer ! C’est de la bravoure bon marché, je suis d’accord, mais pourquoi ne pas pimenter nos vacances d’une petite fantaisie sans conséquences et de nous offrir un ersatz de frisson. Presque comme au cinéma.

 

Nous avons continué les jours suivants à notre rythme de sénateurs en commission de travail, visitant là tel village et son château, ailleurs, une bonne étape gourmande pour vérifier si la réputation des spécialités locales n’était pas surfaite. Un vrai plaisir de parcourir ainsi lentement ce pays dit profond, qui n’est en fait que lui-même. La dernière écluse ne nous prit que quelques minutes, tant nous devenions adroits.

C’était une bonne chose, car peu après l’écluse, j’avais une adresse d’un bon petit restaurant. Pas question d’arriver trop tard.

Et il valait mieux avoir tout le temps de sacrifier à une petite sieste après le repas qui promettait d’être bon, avant l’étape de l’après midi, dans cette partie un peu étroite de notre chenal.

 

Notre pénichette bien amarrée, la sieste nous a remis en état de poursuivre.

Avec l’adresse que j’avais acquise en si peu de temps, je lâchais les amarres, remis mon moteur en route et pris le cap.

Pour quelques mètres seulement.

Nous voilà bloqués au centre du canal, malgré le moteur en route. Je suis parti à l’avant pour voir si je voyais quelque chose. Et j’ai vu.

Je prends du temps pour vous le dire, car vous ne me croirez pas facilement : notre vaillant navire était bloqué par une baleine venant en sens contraire ! Jeune et têtue, elle avait appuyé son front contre notre proue et compensait largement par des petits battements de queue la faible force de notre moteur.

 

Voilà qui n’était pas prévu dans le petit manuel du parfait navigateur que m’avait donné le loueur et de mémoire, je ne me rappelais pas que les baleines aient jamais eu pour pratique, comme des vulgaires saumons, de remonter les cours d’eau.

J’ai pris mon courage à deux mains pour me pencher sur la proue et entamer un dialogue avec ma souffleuse. J’ai crains un moment de devenir un nouveau Jonas, mais elle ne montrait pas trop ses fanons et ne semblait donc pas me considérer comme une crevette appétissante, ce qui facilitait nos affaires. Du moins les miennes.

 

Toujours penché sur ma proue j’ai opté pour le geste le plus trivial : tout en lui parlant et lui faisant part de mon souhait de continuer, je lui caressais le coté de la tête le plus proche.

Je ne dirais pas qu’elle m’ait montré ses fanons esquissant un sourire qui, pour une baleine ne pouvait qu’être large, mais toujours est-il qu’elle se laissait dériver un peu sur le côté, comme si elle avait voulu me laisser le passage libre.

 

Et de fait, l’espace devenait suffisant pour poursuivre la navigation et mon moteur n’ayant pas arrêté  de tourner, la pénichette continua enfin sa route longeant la grande demoiselle.

Je suis parti en poupe pour reprendre la barre et regarder la baleine, qui de son coté à fait demi-tour et s’est mise à la queue leu leu de mon navire.

C’était inattendu. Je ne sais pas s’il nous restait des écluses à passer avant de déboucher dans le fleuve, et si oui, je me demandais comment faire pour expliquer à l’éclusier que je ne promenais pas ma baleine comme on sort son chien et que le bel animal m’était inconnu quelques heures auparavant.

Le fleuve n’était qu’une petite rivière côtière, tout juste navigable par des embarcations aussi peu imposantes que la mienne. Mais le paysage n’était plus le même, ce n’était plus l’œuvre de l’homme, le canal bien cerné par des palplanches que les plantes avaient eu la bonne idée de recouvrir, mais des vraies rives, pierreuses aux formes capricieuses et quelque peu sauvages.

 

Ma baleine à dû sentir que l’eau n’était plus aussi douce, que la mer se trouvait quelque part, à quelques coups de queue. Elle est venue à mes cotés, avec son œil à hauteur de mon bastingage et, me rendant le geste de tout à l’heure, s’est frotté contre la pénichette nous faisant danser comme si nous étions en haute mer. La voilà qui, à son tour, elle nous caressait pour nous remercier de l’avoir conduit vers la sortie. Je lui avais servi de fil d’Ariane !

 

Je me suis amarré dans le dernier ponton disponible, juste sous l’affiche qui enjoignait les pénichettes à faire demi-tour, et ne pas se prendre pour des navires de mer.

Ceux qui me regardaient le long du quai n’ont pas compris à qui j’envoyais saluts et baisers, ni pourquoi une baleine faisait des allées et venues en parallèle à la côte, avec des grands coups de queue, comme si elle saluait.

© Jorcas

 

 

Publicité
Retour à l'accueil
Partager cet article
Repost0
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article