Eklablog Tous les blogs
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
MENU

Publicité

Le marché de Noël

 

Rien de particulier n’avait attiré mon attention, si ce n’était l’énorme quantité de gens qui, le long de toutes ces ruelles, se déplaçaient de cabane en cabane, tantôt pour contempler les petites pièces de décoration, les bougies, les dentelles en bois et les mille autres produits proposés, tantôt pour boire une bière ou un verre de vin chaud, manger une saucisse ou un hareng fumé sur le moment.

Je faisais la même chose que tout le monde et je suivais donc le mouvement ordonné, rythmé, du même pas que tous. Mon regard accroché par la foule de petites choses exposées, j’étais convaincu de me déplacer à mon gré, profitant de tout ce que l’œil pouvait saisir comme merveilles ou, au contraire, comme objets d’une totale banalité ne méritant pas le coup d’œil.

 

J’ai essayé de m’approcher d’un petit stand, dont je distinguais mal les produits, mais qui me semblaient différents de ceux que je venais de croiser. Mais je n’arrivais pas à me dégager de la masse de gens, je ne pouvais pas prendre une direction différente de celle du courant.

Je me suis alors rendu compte que, depuis le début, j’étais porté par ce courant que je croyais suivre. Je n’avais pas de réelle autonomie. Mes pieds se posaient bien l’un devant l’autre au pas marqué par tous les autres, mais c’était comme si la commande de ce mouvement ne venait pas de mon cerveau, mais de quelque part, dans ce magma, informe dès que l’on voulait le percevoir dans son ensemble.

Dans le détail, pourtant, il n’y avait là que des hommes et des femmes, jeunes et vieux, se mouvant ensemble le long des cahutes. Une sorte d’énorme chenille dont les pattes étaient les corps des visiteurs.

Moi-même, j’étais aussi devenu une de ces pattes, sans autonomie, sans la liberté que je croyais avoir d’aller à mon gré.

Mais je pouvais encore penser, réfléchir par moi-même, me dire qu’il s’agissait sans doute d’un rêve, d’un cauchemar, plutôt, dont je sortirais dès que ma volonté serait assez forte pour briser le sommeil ou que l’effarement, comme il arrive la nuit lors des mauvais rêves, serait tel que le corps, bondissant, aurait un mauvais réveil, un réveil violent, mais un réveil tout de même.

 

La chenille à pattes humaines arrivait alors à un carrefour où son corps se scindait en deux ; C’était une petite place, emplie, elle aussi, de baraques comme celles de la rue principale, et le chemin qui la bordait revenait au flux central quelques dizaines de mètres plus loin, reformant le volume initial de la chenille.

J’étais fermement décidé à trouver le moyen de m’échapper, de me désengluer de ce déferlement visqueux et devenir indépendant, petit homme seul face à la foule.

J’ai repéré une pierre à un angle du chemin. Elle semblait m’attendre, faite pour moi seul, peut-être vue par moi seul. Dès que je l’ai suffisamment approchée, j’ai bandé tout mon corps, comme s’il me fallait faire un effort surhumain, et j’ai sauté sur elle.

J’avais réussi cette première étape.

De mon petit promontoire, juste quelques centimètres plus haut que la ligne de la chenille,  je distinguais bien les têtes qui conformaient la foule, tantôt souriantes, tantôt inexpressives, le regard figé sur la succession d’objets plus que sur les objets eux-mêmes. J’étais certain que la plupart des yeux ne déchiffraient qu’un arc-en-ciel de couleurs sans contours, une forme vague, continue.

 

Je me suis enhardi de ma première prouesse : Et si je leur parlais ? Si je les obligeais à voir ce qu’ils étaient devenus en entrant dans cette cohorte en mouvement ? Si je tentais de les faire sortir du bloc, redevenir des individus ?

J’ai levé les bras et crié fort : Ecoutez-moi, j’ai des choses à vous dire, je voudrais vous parler !

Vous êtes dans un lieu de fête, mais vous y êtes pour vous-mêmes ; Pourquoi vous laissez-vous gagner par ce pas uniforme, par cette monotonie faite de répétition des mêmes gestes par chacun ?

Profitez vraiment de la vue de tous ces objets, touchez-les de vos mains, regardez ce qui vous plait, mangez  ce que vous avez envie de goûter, brisez les rangs qui vous enserrent!

Le silence, ou plutot la continuité du bruit, du même bruit, sans mots intelligibles me répondant, rendait difficile à dire ce qui se passait effectivement.

J’ai eu l’impression que ceux qui étaient proches ralentissaient, cherchaient à comprendre mes paroles, mais poussés par ceux qui venaient derrière, trop loin pour m’avoir entendu, continuaient à se mouvoir alors que leurs pieds, leurs jambes, étaient au repos. Peut être sentaient-ils une douleur physique de se voir ainsi amenés à avancer alors que leur attention avait été attirée par mes mots, que leurs regards s’étaient décrochés, pour un instant, de la succession de baraques, d’objets, de couleurs.

 

Je faisais peut-être erreur de croire qu’ils étaient mal à l’aise, qu’ils s’étaient, comme moi, laissés gagner par l’amas visqueux sans savoir ce qu’ils faisaient, par surprise.

Peut-être, au contraire, le sens de leur visite était de s’intégrer à ce conglomérat, de le constituer en s’abandonnant, en se dissolvant dans ce tout qui n’était qu’une somme d’humains que par apparence trompeuse. Quel corps avait-je en face ?

Ma rationalité me disait que ce n’était pas un corps, mais un ensemble de corps, tellement serrés les uns contre les autres qu’ils ne pouvaient faire autrement que de se laisser aller ensemble, sans rompre l’harmonie, sans se mouvoir autrement.

Pourtant, moi j’avais réussi à sauter sur cette pierre ; Si je le voulais, maintenant, je pourrais en descendre et marcher à contre-courant, revenir au point de départ puis m’en aller seul, par des routes vides ou du moins, non encombrées par des foules humaines.

Pour moi, cela avait un sens, c’était ma vie, c’était ma liberté, mais pour aller où ? Et si au bout d’un tel chemin je ne trouvais plus personne ? Si je me trouvais dans une nature de plus en plus vide, de plus en plus déshumanisée ? En fin de compte, eux, ils avaient l’air d’être contents d’être tous là, de se tenir compagnie de cette manière agglutinante ; Personne n’avait l’air malheureux, au contraire, on entendait peu parler, mais on entendait rire, partout.

 

J’ai donc sauté de ma pierre et, silencieux, je me suis appliqué à revenir au point de départ lentement, sans heurter violemment personne, mais en marchant fermement dans le sens que je m’étais fixé. J’étais content de moi, d’être capable de suivre la route de mes pensées et de me libérer de la chenille. Elle s’ouvrait devant moi pour me laisser le passage, me regardant de ses centaines de yeux rapportés, étonnés, me semblait-il de me voir prendre une direction pour eux forcement erronée, contraire au bon sens. Dès que j’aperçus une rue vide, je l’ai prise sans difficulté; Personne ne me retenait, aucune force ne me maintenait uni à ce corps qui peu auparavant m’avait littéralement absorbé, qui menaçait de me digérer.

 

Ma petite rue, après détours et croisements avec des culs de sac arrivait à une foret que je n’avais pas vue lorsque j’étais arrivé en ville. Ce n’était certainement pas la même partie de l’agglomération, mais elle était jolie, les arbres, parmi lesquels courait un sentier me semblaient accueillants.

Voilà que j’étais réellement libre. Et seul.

Pourtant, ce sentier était construit, ce n’était pas simplement un écart entre les troncs ; Je n’étais donc pas le premier à venir là, je n’étais seul qu’en apparence, seul à la vue, mais d’autres m’avaient précédé. Peut être s’échappant aussi d’autres chenilles, peut être simplement pour parcourir la forêt, pour être en compagnie d’amis, ou d’inconnus volubiles, désireux de dire et d’entendre des réponses à leurs paroles. A quoi pouvait servir, en effet d’être un très grand nombre sans pouvoir se parler, sans rien avoir à se dire, sans choisir les couleurs que l’on aimait, pas forcement les mêmes que le voisin, mais ni plus belles ni plus laides.

Je m’attendais à arriver dans une clairière, peut être avec des bancs, des fleurs. Mais ce n’était que mon imagination qui redessinait la forêt au gré de mes envies du moment. Il était tard, donc les autres étaient certainement rentrés chez eux ou trainaient encore à la fête, conformaient encore le corps de la chimère qui se déplaçait le long des principales rues de la ville.

 

Je me suis dit qu’au fond je n’étais pas chez moi, que je ne connaissais rien aux coutumes du lieu, à leurs façons d’être, à leurs goûts. J’ai eu envie de partir loin. Mais je reviendrais.

Il faudrait que je choisisse mieux le jour ; Pas un jour de fête, mais un jour normal.

Et je devrais certainement mieux m’arranger pour rencontrer quelques personnes, aller dans  des bars, des clubs, des endroits accueillants.

Leur dire ce que je ne comprenais pas : Que je les aimais un à un, comme j’aime tous les vivants, mais pas les foules désincarnées, bruyantes sans paroles. On devrait pouvoir se comprendre si je  ne leur imposais pas mes goûts et eux ne m’absorbaient pas dans leur gigantesque Tarasque.

 

Oui, je reviendrais, même sans raison, même sans espoir, mais tout de même un peu, car s’il y a des humains, je suis sûr d’aimer les marchés de Noël.

 

© Jorcas

                                                          

 

Publicité
Retour à l'accueil
Partager cet article
Repost0
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article