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Le Violon

Je me suis réveillé ce matin avec l’assurance de celui qui avait, pendant la nuit, dans les méandres de son cerveau bouillant, compris le secret de la Pierre Philosophale. Je savais enfin comment tout transformer en or.

Ce secret c’était le violon.

J’étais né pour en jouer, pour être un jour le plus extraordinaire des violonistes.

C’était sans doute un handicap momentané de mal maitriser la musique, de me perdre dans les accords, de mal faire mes gammes, mais au fond, en toute chose, le premier pas n’était-ce pas de découvrir la passion qu’elle soulève en vous ? Le premier pas est d’affirmer : C’est moi, sans aucun doute et dès aujourd’hui, dès cet instant je suis entièrement Celui-là, the One, celui qui vous étonnera par sa qualité et sa profondeur.

 

Je savais d’avance que toute annonce prématurée de ma découverte dévoilerait les sceptiques, ceux qui, quoi que vous fassiez, ricanent, font semblant de douter, tentent de vous décourager pour votre bien, pour vous éviter une déception majeure, ne pensent qu’à vous.

Peu m’importait ; Si j’avais annoncé que je deviendrais le champion de la flûte andine ou le recordman du monde de la nage papillon, ils auraient eu les mêmes mots, la même attitude : Ne pas vous croire capable, ne pas consentir la moindre chance à celui qui tentait quelque chose qui, à leurs yeux, le détacherait du peloton, à celui qui cherche à aller au-delà de la longueur de ses bras. Donc, pour le moment, je garderai le silence sur ma décision, sur mon nouveau devenir, sur la brûlure de cette passion ; Ils se rendraient bien compte, par eux-mêmes, que j’étais arrivé à pousser le caillou jusqu’en haut de la colline.

 

Ce qui au milieu de cette nuit m’avait conduit à ma nouvelle certitude était le concert extraordinaire, unique, qui s’était joué dans l’intimité de mon ciboulot : Mendelssohn, Dvorak, Bruch, Sibelius, Beethoven, Tchaïkovski, Brahms, Vivaldi, Grieg, Bach, Paganini, Mozart, Sarasate, enfin, je ne veux pas vous asséner toute la liste du répertoire du violon. Pourtant, tout ce qui marque y était.

Le temps du rêve n’est pas, par chance, le même que le temps en éveil. C’est une sorte de temps compressé, qui permet, comme dans ma dernière nuit, d’entendre le son à la vitesse de la lumière, de faire les emplettes d’une vie en quelques secondes de temps d’horloge. 

Cela aussi faisait partie de ma Pierre Philosophale, cette capacité que je m’étais découvert non de rêver, ça arrive à tout le monde, mais, comme le font maintenant les ordinateurs, de pouvoir ensuite décompresser le fichier et ramener au temps ordinaire toute la richesse, toute l’ampleur vécue lors de la dernière excursion nocturne.

 

Donc, en plus de la réserve que je m’imposais, dans cette intimité, je composais le programme de travail qui dorénavant serait le mien, la très rigoureuse ligne de conduite qui m’amènerait jusqu’au moment où je pourrais tout dévoiler, tout dire et surtout, faire entendre, sans avoir à subir des quolibets,  sans avoir à surprendre des sourires détournés, sans tentative pour me faire dévier du chemin bien tracé qui était maintenant le mien.

Peut être pourrais-je utiliser la même facilité que cette nuit dernière, avaler en forme compressée le solfège, le temps musical, l’harmonie, la maîtrise de la composition et surtout du jeu, le dépliement de mes doigts, des os de ma main gauche pour courir le manche sans hésitation ni erreur. Musicalement parlant, sans fausses notes !

A quoi bon en douter ; Puisque j’étais parvenu une première nuit, j’arriverai les suivantes, pourvu que je sois dans les mêmes dispositions physiques et psychiques à l’heure du coucher.

 

Je laissais pour plus tard les questions matérielles classiques : Quel instrument acquérir ? Où ? Comment payer le prix d’un véritable bijou, pas d’un Stradivarius ni d’un Guarnerius, bien sûr, pas tout de suite, mais tout de même, l’œuvre d’un vrai luthier de qualité, la source d’un son pur, reflet de ma dextérité.

Ces questions viennent toujours ralentir la marche en avant des prophètes comme des hommes ordinaires ; Comment m’acheter un véhicule alors que je sais déjà parfaitement mettre de l’essence dans le réservoir et emprunter les plus belles routes ; Comment me procurer les matières des mets sublimes que je sais accommoder comme le meilleur, comment ramener au temps d’horloge, à l’espace visible, au cheminement des hominidés chacune de ces illuminations reçues dans l’intimité de la nuit, chacune de ces merveilles apprises comme par enchantement lors des rares et véritables instants de vie autonome de nos cerveaux.

Demain matin j’irai déjà acheter des partitions, ce sera une première chose de faite.

 

J’ai trouvé à louer une petite masure qui faisait partie jadis d’une vieille ferme.

Au temps où l’agriculture était, pourrait-on dire, le pain quotidien de la plupart des hommes, cette bicoque était le dortoir des journaliers ; Aujourd’hui on aurait dit des CDD.

Et la ferme avait suivi le même destin que toutes ces vieilles activités, sans le savoir elle s’était mutée en partie de la rançon de la course du temps ; Les journaliers étaient partis ailleurs ; Une exploitation moderne, hors sol produisait plus et mieux, la route d’accès avait perdu peu à peu son tablier, tant les nids de poule étaient plus nombreux que les surfaces planes, bref, elle était à l’abandon.

J’étais son sauveur et elle est devenue mon château seigneurial. L’héritier du fermier était content d’avoir trouvé un locataire, pour un prix dérisoire, il est vrai, mais qui maintiendrait toujours en vie sa baraque sans qu’il débourse le moindre liard et moi j’avais mon coin secret, loin de tout et de tous, où je pourrais faire les premier pas avec mon instrument sans m’attirer  des remarques. Un ami m’a vendu pour un prix raisonnable le crincrin  qu’il avait offert à son fils, qui après l’avoir tarabusté pour qu’il satisfasse sa dernière passade, l’avait abandonné dans son étui dès la première tentative pour l’accorder.

 

J’y ai vécu des périodes de totale félicité. Que le chemin soit ardu peu importe si l’on sait ce qui se cache au regard au terme de son parcours. Au contraire, plus un pas est difficile à donner, plus il a du goût lorsqu’on pose enfin le pied sur la pierre suivante.

Mon violon ne jouait pas tout seul et maîtriser la musique en même temps que le son des cordes n’était pas une mince affaire. Mais, à l’écart de toute brimade, de toute mauvaise question, de toute récrimination, je me suis obstiné, à toute heure, par tous temps : Mon château résonnait en permanence de notes qui, peu à peu, embellissaient, devenaient écoutables.

Le temps d’horloge a été long, mais pas le mien. Je sentais, chaque jour, que quelque distance était parcourue, des fractions de millimètre sûrement, mais qui s’additionnant les unes aux autres finiraient par compter, par être visibles. Ou plus exactement, audibles.

 

Le premier concours auquel j’ai participé était organisé par la MJC de la commune dans laquelle se situait mon château. Nous étions cinq et j’ai été considéré quatrième.

Voilà un début au grand air encourageant, même s’il fallait réviser un peu l’échelle des espérances. La directrice de la MJC, elle-même musicienne, m’a proposé de jouer des extraits de Brahms comme fond musical du petit théâtre de marionnettes  qui donnait des représentations dans la cour deux mercredis après-midi par mois.

C’était mon préféré Brahms, avec Mendelssohn et Grieg et j’arrivais de mieux en mieux, à mon avis du moins, à les jouer.

Et les enfants étaient ravis.

 

Bien sûr, je ne me faisais pas payer ; Le volontariat est la seule chose qui permet à ces Maisons de survivre et d’offrir aux enfants sans argent un peu de nouveauté et, je n’ai pas peur de paraître prétentieux, de beauté pour l’âme.

Le réseau des MJC est devenu mon parcours de gloire. J’allais de l’une à l’autre faire toujours le fond musical pour des pièces jouées par les enfants, pour des petits ballets, pour des goûters de fêtes, car dans nos petites communes anciennement rurales et aujourd’hui sinistrées, il n’y a pas trop d’opportunités de faire la fête, en dehors du 14 juillet et des quelques rares passages de cirques aussi pouilleux que mon château. J’ai d’ailleurs fait le fond musical pour l’un d'eux, pour le clown aux grands souliers qui tombe sans arrêt à la grande joie des enfants.

 

Je me suis beaucoup perfectionné ; J’arrive de mieux en mieux à suivre les mouvements des guignols, à ajuster ma mélodie à la joie ou à la détresse des personnages ; Je monte et je descends pour le vilain ou pour la belle ; Mon nom figure même, maintenant, dans les petites affiches avec le programme distribuées par la MJC chaque saison.

 

Je suis resté un petit violoneux. Je n’ai pas escaladé l’Everest des luthiers, mais les notes de ma musique s’éloignent de mes bras, elles vont plus loin que mes mains ; Mon public n’est pas en smoking et haut de forme, mais les enfants ont le sourire, applaudissent et demandent toujours une autre. Il faut un baume approprié pour chaque plaie ; Une veste à la taille pour chaque tronc. Et j’ai trouvé la mienne. Elle n’est pas très grande, mais je ne flotte pas dedans, je n’ai pas froid.

 

La nuit, à mon heure de rêve, je joue pour moi seul du Mendelssohn, du Dvorak, du Bruch, du Sibelius, du Beethoven, du Tchaïkovski, du Brahms, du Vivaldi, du Grieg, du Bach, du Paganini, du Mozart, du Sarasate, enfin, tout le grand répertoire de l’archet.

© Jorcas

 

 

 

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