Je suis très impressionné par les noms de rues. Surtout celles qui portent le nom d’une personne qui a réellement vécu. Un fleuve, une montagne, une plante, ça ne dénote pas dans mon paysage. Mais un nom propre !
Si je meurs un jour, ce qui paraît-t-il m’arrivera, ne donnez pas mon nom à une rue. Je crois que je mourrais une deuxième fois, mais de froid, dans un panneau métallique répété à chaque croissement. Repris dans des guides, ce qui tue toute intimité. Non franchement, je n’en veux pas.
Je fais tout mon possible pour ne pas le mériter. Pas de batailles ; pas de peinture ; le moins de littérature possible sous couleur d’étaler des lettres à la queue-leu-leu ; je me refuse à traverser la mer dans une boite à cigares. D’ailleurs, j’aime trop la mer pour lui faire un pareil affront.
Non, pas de rue ni de place non plus, s’il vous plait.
J’aimerais assez, si vous tenez tellement à perpétuer mon nom, que vous me dédicaciez un arrêt de bus.
Dans une rue passante et avec une ligne bien fréquentée. Je vous laisse le choix du numéro de la ligne. Pas trop long. Style 333, vous voyez ?
Ce qui me ferait réellement plaisir c’est qu’il y ait, dans mon abri, un banc confortable, protégé du vent et de la pluie par un auvent en verre et un toit pas trop cornichon.
Le toit c’est moins important. On lève peu les yeux aux cieux dans les arrêts de bus, sauf s’il est encore en retard.
Sur ce banc, dans la journée viendront s’asseoir successivement les plus belles femmes du quartier.
Telle belle brunette toujours un peu en retard, qui va au lycée où elle enseigne. Les mardis matin la blonde exubérante pas idiote pour deux sous, contrairement à ce que dit la vox populi crétine à la mode. A midi, les écolières qui rentrent manger à la maison. Au milieu de l’après midi, les belles mal mariées qui s’éloignent une heure ou deux de la maison. Le soir, les travailleuses, encore belles malgré une journée de bureau à écouter des inepties et taper des rapports sur des statistiques bidonnées ou des marchés à conquérir déjà pris.
Au tout début de la nuit, c’est le tour des amoureux. Je me chanterai le Brassens en tête pendant qu’ils se mangeront à qui mieux-mieux, qu’ils se baigneront dans leurs larmes chaudes, qu’ils ne sauront plus que faire de leurs mains et surtout, qu’ils se diront toutes ces petites choses que se disent les amoureux.
Je sais que c’est un tas de niaiseries, que souvent après on regrette d’avoir promis tout ça. Mais c’est un des rares moments ou les hommes et les femmes se disent les uns aux autres des choses simples, propres, sensibles, accessibles au premier venu, avec sincérité, ce qui est peu fréquent par la suite.
Lorsque la nuit devient plus noire, lorsque c’est l’heure pour les amoureux de rejoindre papa-maman ou leurs époux-épouses légitimes, il y a les clodos.
Là, je voudrais que vous vous mettiez un peu en frais. Les preneuses de bus de la journée gardent leur manteau pour s’asseoir. Les amoureux ont le chauffage central, tandis que les clodos, même ceux à litron, les pauvres, ils caillent.
Je verrais bien un petit chauffage électrique, mais c’est certainement beaucoup demander. Vous pourriez faire payer aux publicitaires quelque collecteur solaire qui rendrait sa chaleur la nuit.
Enfin, je vous fais confiance, mais il faut les soigner, mes clodos.
Car ils sont un résumé de tout le reste de la journée. Un résumé mis au caniveau, mais tout de même ! Ils ont certainement eu dix huit ans et une amoureuse à câliner sur un banc. Ils ont eu une femme qui allait au travail lorsqu’ils commençaient à être chômeurs mais qui n’était pas encore partie –marre de toi !- avec le voisin du troisième. Ils ont certainement promis dans un cinq à sept de trouver un travail si elle quittait son vieux mari pour vivre avec lui.
Eux aussi, ils ont essayé de ne pas mériter que leur nom soit gravé sur une plaque. Ils ont tout raté, ils ne laissent pas de trace dans l’histoire. Heureusement le chien, moins regardant que les humains, les a suivi et leur jette souvent des regards doux.
Soyez gentils avec eux
Ils seront contents de s’abriter pour la nuit dans mon arrêt de bus.
Moi aussi, je serais content si jamais je l’apprends.
© Jorcas