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Sourire

 

Je suis né n’importe où. Pourquoi ne pas m’inventer ma propre ville ? Je peux naître et vivre dans un environnement fabriqué de toutes pièces mentales. Qui le saurait ?

Il me faut éviter les couleurs vives, genre bonbon à la fraise, qui font de suite penser à un mauvais décor de film. Je me rappelle d’une visite au centre historique d’une vieille cité espagnole dans les Caraïbes, reconstruite par des architectes californiens dans la forme qu’on imagine qu’elle avait et peinte de couleurs vives, impeccablement entretenus. De loin, on aurait juré du carton, du décor de film et technicolor. Ça m’a gâché la visite !

Sobriété, donc, du moins dans l’apparence externe, celle qui vous situe de suite comme quelqu’un de bien, un bourgeois de bon aloi, presque l’héritier du principal banquier de la place et non comme le fils dévoyé de la troisième génération, qui ne pense qu’ à la meilleure manière de bruler les bienfaits dont il profite, si durement acquis par les générations précédentes.

 

L’apparence étant sauve, on peut mettre dedans ce que l’on veut. Des belles avenues dans les quartiers « hauts » et des ruelles pisseuses, malfamées et drôles à souhait dans la ville basse, toujours la ville ancienne, celle qui a de la saveur qui colle aux murs. Les êtres le plus divers et les plus mirifiques et, bien entendu, les femmes les plus belles. Nous sommes encore sous le régime macho, il est vrai notablement affaibli, mais puisqu’on met l’affaire au passé, même récent, on peut perpétuer l’esclavage féminin au seul profit des jouisseurs masculins.

 

Ensuite, l’affaire la plus complexe : lui donner un nom. Voyez les grands écrivains qui ont eu recours à la chose, soit ils ont fini dans une banalité attristante, genre Sainte Marie de la Rivière, soit sont tombés dans un exotisme peu crédible, avec des noms supposés indiens (pour la belle et riche littérature sud-américaine) ou d’un grec douteux pour les européens convenablement vernis de culture classique.

On ne peut pas non plus faire des jeux de noms avec les grandes capitales. Pas de Parizone ni de Londonugly qui déclencherait l’attaque de myriades d’avocats dans tous les barreaux ouverts le dimanche. Quelque chose de plus poétique.

J’ai opté provisoirement par un nom simple: Sourire

Accompagné d’une enquête-votation ouverte à qui voudra bien proposer autre chose, accompagnée d’un léger obole, payable dès la souscription (la nouvelle ville doit bien vitre !) et avant le tirage au sort pour baptême définitif avec un nom  parmi ceux, sans le moindre doute digne de passer à l’histoire, qu’elle portera par la suite et à tout jamais.

© Jorcas

 

 

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