Rappelle-toi, quel que soit ton nom
Rappelle-toi que les mots
Traversent la pluie
Traversent les rues
Sombres et gaies
Rappelle-toi
Que les mots traversent le temps
Le temps de pleurs
Le temps des nuages
Des orages
Le temps du soleil
Brulant
Le temps que met un brave monsieur
Pour enlever son chapeau
Pour montrer ses fausses dents
Pour courir de cimetière en cimetière
Compter les fleurs fanées
Dormant sur les pierres tombales
D’un autre temps
Cachant la dernière misère
Des corps hachés qui n’ont pas eu le temps
De se cacher, de courir, de s’aimer, de faire des enfants
Rappelle-toi des meutes d’honnêtes gens
Tirant à coups de fusil
Sur les chenapans
Désignés par d’autres messieurs à chapeau
Et fausses dents
Rappelle-toi
Pour chasser ces faux lapins
On raccourcit d’abord les noms
On raccourci ensuite les corps
Pour sortir du piège
Par le caniveau
Rappelle-toi
Le beau, la belle
Habillés de misère
Ravis, ruisselants
Ne traversent pas le temps
Ils sont fragiles
Ils sont doux
Ils n’ont qu’un temps
Peu importe qu’il pleuve
Qu’il gèle
Que le vent se soit levé
Ils doivent prendre leur temps à pleines dents
Ils doivent le vivre du matin au soir
Et du soir au matin
Avec leurs amours
Avec leurs larmes
Avec tout leur sang en dedans
Rappelle-toi, quel que soit leur nom
Leur couleur, leur bref et sombre parler
Quelle connerie la bêtise
Du chasseur de chenapans
Quel que soit l’uniforme qu’il met
L’ordre qu’il invoque
Pour cacher sa haine
Il récite dans sa barbichette, doucement
Faisons le silence
Eteignons la lumière
Fermons les portes, les fenêtres, les regards
Ensuite, entre nous,
Chaque soir
Chassons les miséreux rats tranquillement