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« Rappelle-toi, Barbara » (Jacques Prévert)

 

Rappelle-toi, quel que soit ton nom

Rappelle-toi que les mots

Traversent la pluie

Traversent les rues

Sombres et gaies

Rappelle-toi

Que les mots traversent le temps

Le temps de pleurs

Le temps des nuages

Des orages

Le temps du soleil

Brulant

Le temps que met un brave monsieur

Pour enlever son chapeau

Pour montrer ses fausses dents

Pour courir de cimetière en cimetière

Compter  les fleurs fanées

Dormant sur les pierres tombales

D’un autre temps

Cachant la dernière misère

Des corps hachés qui n’ont pas eu le temps

De se cacher, de courir, de s’aimer, de faire des enfants

Rappelle-toi des meutes d’honnêtes gens

Tirant à coups de fusil

Sur les chenapans

Désignés par d’autres messieurs à chapeau

Et fausses dents

Rappelle-toi

Pour chasser ces faux lapins

On raccourcit d’abord les noms

On raccourci ensuite les corps

Pour sortir du piège

Par le caniveau

Rappelle-toi

Le beau, la belle

Habillés de misère

Ravis, ruisselants

Ne traversent pas le temps

Ils sont fragiles

Ils sont doux

Ils  n’ont qu’un temps

Peu importe qu’il pleuve

Qu’il gèle

Que le vent se soit levé

Ils doivent prendre leur temps à pleines dents

Ils doivent le vivre du matin au soir

Et du soir au matin

Avec leurs amours

Avec leurs larmes

Avec tout leur sang en dedans

Rappelle-toi, quel que soit leur nom

Leur couleur, leur bref et sombre parler

Quelle connerie la bêtise

Du chasseur de chenapans

Quel que soit l’uniforme qu’il met

L’ordre qu’il invoque

Pour cacher sa haine

Il récite dans sa barbichette, doucement

Faisons le silence

Eteignons la lumière

Fermons les portes, les fenêtres, les regards

Ensuite, entre nous,

Chaque soir

Chassons les miséreux rats tranquillement


 

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