Tout le monde était là.
Chevalier, qui les avait convoqués, passait l’assistance en revue. Dans sa tête il contrôlait les présences, comme à l’école. Tous les artistes de Squat’art se devaient de prendre conscience que le moment était grave.
Saucisson, comme à son habitude demandait : Bon, mais concrètement, on fait quoi maintenant ? Dulcine chantonnait ses mélopées douceâtres en souriant aux visiteurs qui l’écoutaient.
Maître Renard, méfiant comme il convient, expliquait à quelques amis le bon chemin à suivre pour sortir de l’immeuble, au cas où.
Faribolon s’était assis parmi les vieux habitués, la tête haute et le port noble hérité de sa grandiose vie ancienne, celle d’avant le squat.
Oursinet avait amené son chien Abboyeur tous trois toujours aussi mal embouchés. Comme d’habitude.
Regain enfin, avec son sourire d’apôtre courait de l’un à l’autre, un bon mot pour celui-ci, une douceur pour celui-là ; du vrai travail de pro.
On était au complet, on pouvait commencer.
-Les copains, dit Chevalier, la dernière expo n’a pas marché fort, on n’a pas eu assez de monde et on n’a presque rien vendu. Du coup, les municipaux se ravigotent et menacent encore de nous vider comme des ordures. Il faut faire quelque chose. Le squat est en danger.
-Je t’avais prévenu, hurla Oursinet, soutenu en cœur par son chien, les trucs de Squat’art ne ressemblent plus à rien, des couleurs mièvres, des dessins peu affirmés, des figures fuyantes. Le salut …..
Maître Renard lui coupa la parole :
-On connaît tes recettes mais tes gâteaux plus personne ne les mange, tant tout le monde sait qu’ils sont indigestes ! Tu n’as plus lu une recette de cuisine depuis que t’étais apprenti, tu ne sais plus ce que les gens aiment et t’en es encore à proposer un truc à base d’Absinthe alors que les amateurs de ton breuvage sont tous morts à la dernière guerre !
Faribolon tenta de calmer un peu les esprits. Avec sa clairvoyance, avec sa finesse on pourrait retrouver la bonne orientation pour nos produits. Et lui savait les mettre en avant. Il n’en avait pas trop vendu non plus, mais parce que le temps lui avait manqué pour trouver un vrai fondeur, maîtrisant le moulage à l’ancienne, puis un bon polisseur pour donner l’apparence qu’il convient au travail brut. Mais il allait pourtant prouver sa bonne orientation si on voulait bien lui faire confiance et lui confier la promotion de Squat’art.
Dulcine, elle, chantonnait sa mélopée du jour sans trop se soucier des éclats de voix. Elle avait un public, ils étaient tous là et c’était pour elle qu’ils étaient venus, pour l’écouter. Les partitions de ses chansons ne s’étaient pas plus vendues que les autres créations de ses collègues, mais c’était normal, les gens n’avaient pas d’argent en ce moment et les autres membres du squat faisaient trop de bruit lorsqu’elle essayait de chanter et ça gênait son public. Mais elle chantonnerait encore longtemps, que cela leur plaise ou pas. D’ailleurs, elle avait déjà commencé à chanter dans la rue et même sur le boulevard, plutôt que de s’enfermer tout le temps dans le squat. Et plein de gens s’arrêtaient pour l’écouter. C’est sûr, ça allait marcher de mieux en mieux. Il faudrait qu’elle se trouve un bon emplacement dans une rue large et très passante alors là, ses mélodies allaient faire un malheur. Ils allaient bien voir, tous !
Regain lui sourit :
-Tu n’as pas entièrement tort, il y a du bon dans tes partitions. Mais c’est comme pour Mozart : Il y a trop de notes et tu n’es pas Mozart, alors parfois tu te perds dans tes gammes, parfois tu chantes faux. Faut comprendre le public, t’es pas mal, mais t’es pas la nouvelle Piaf !
Saucisson remit le tout à zéro : Il avait le bon rôle. Ses personnages en coquillages ne gagnaient pas de concours, mais continuaient à se vendre plus ou moins bien. Les gens n’avaient pas beaucoup d’argent, on était tous d’accord mais ses figurines à lui n’étaient pas chères. Et ça rappelait des souvenirs : La cheminée de la grande mère, le bar de la plage, qui avait les mêmes. Il ressortit sa botte habituelle : Alors, concrètement, on fait quoi ?
Chevallier tenta de trouver un point d’accord entre tous, pour sauver le squat, mais plus personne ne l’écoutait. C’est difficile de tenir ensemble des artistes qui vivent chacun leur art sans trop se soucier des autres, pas plus des clients que des Co-squatteurs. Et lui-même commençait à ne plus trop avoir la foi.
-Qu’est-ce que tu en penses, Saucisson, où en serons-nous demain ?
-Concrètement, Chevallier, je crois que tu as trop rêvé et le rêve est fini. Tu veux mon avis ?
Oursinet c’est déjà fait ; il est parti avec son chien retrouver ses copains barbus et ils iront dormir sous un pont. Ils ont l’habitude et, au fond, ils sont bien contents comme ça. De temps en temps, un passant, un couple d’amoureux en balade s’arrête sur leur quai, écoute leurs comptines et, s’ils sont gentils, ils peuvent même applaudir. Et leur jeter une pièce. Ce n’est pas cher pour un petit moment d’illusion et de toutes manières, ils auront tout oublié dès qu’ils reviendront en haut du quai.
Faribolon se trouvera un public, peut être dans un autre pays. Il continuera à mouler ses grandes pièces qui seront à chaque fois des autoportraits. Il aura des clients, ne te fais pas de souci pour lui.
Quant à Maître Renard, il va s’entêter encore un peu, mais son temps est passé. Il a trop dormi lorsqu’il était l’artiste attendu et d’autres ont pris sa place. Mais ce n’est pas grave, il écrira des livres, racontera l’histoire à sa façon. Ca s’appellera : « Si le Squat m’avait écouté » ou quelque chose comme ça. Et il en vendra pas mal à un tas de nostalgiques qui diront comme lui : si on avait pu en dire autant plus tôt !
Dulcine, elle est plus jeune. Elle va surement trouver son avenue et peut être un vrai théâtre où elle pourra se produire. En même temps, Regain va lui faire concurrence avec une autre scène pas loin. Ce sera un peu comme la place du Chatelet, tu vois ? L’un en face de l’autre et si la pièce de celui-ci ne te plait pas, tu traverses la place, ce n’est vraiment pas un long chemin à faire, et tu vas voir l’autre.
-Et nous ? Et toi ? Et nos clients ?
-Oh, moi je n’ai pas de problèmes, Chevallier. Je vais retourner vendre ma camelote dans les marchés, comme je faisais avant de vous rencontrer. C’est un peu fatigant, mais ça nourrit son homme. Toi, il faut que tu te dises que c’est la vie, que d’autres artistes feront d’autres squats et nos clients, ils iront les voir. Mais sois content, je parie qu’ils leur diront : Ici, avant il y avait d’autres artistes comme vous, un peu bohèmes, un peu clowns, un peu vieux maîtres d’école. On ne se rappelle plus très bien ce qu’ils proposaient, mais on les aimait bien.
Et la vie continuera, peut être en mieux !
© Jorcas